14052014 - faut-il en rester au consensus de bruxelles

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  • Terra Nova Note - 1/49 www.tnova.fr

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    Par Richard Lenoir*, Bruno Palier, Samuel Dupuy*, Claude-Emmanuel Triomphe

    Le 14 mai 2014

    Les Europens se sont appauvris durant la crise. Le produit intrieur brut (PIB) par tte, en dautres termes la richesse par habitant de la zone euro, a diminu de prs de 5 % depuis dbut 2008. Cette baisse a atteint plus de 11 % en Espagne et en Italie et environ 25 % en Grce.

    Dans son ensemble, la situation conomique a fait lobjet dun consensus, savoir un policy mix cohrent, reposant sur deux piliers : laustrit budgtaire et lincitation aux rformes dites structurelles . Ce consensus renvoie un autre consensus, celui de Washington. Un article de 1989 nonait les 10 orientations conomiques qui faisaient alors consensus Washington et dont lacceptation valait conditionnement au programme daide port notamment par le Fonds Montaire International. Sa version bruxelloise rsumerait la doctrine conomique et sociale du Conseil et de la Commission europenne, et sans doute dans une moindre mesure du Parlement europen. Si Bruxelles en est lpicentre, cette doctrine est largement diffuse dans les capitales europennes.

    Parmi les orientations figureraient bon nombre de celles du consensus de Washington, notamment sur la rduction des dficits publics et ses modalits. Le consensus de Bruxelles se distingue cependant par la place premire donne aux rformes structurelles , intitul qui regroupe les rformes tendant libraliser les march des biens et des services, les marchs du travail et limiter les dpenses publiques, principalement de protection sociale. De mme que les orientations du consensus de Washington ont conditionn les aides accordes aux Etats latino-amricains dans les annes 1980 et 1990, lattribution des prts aux Etats europens en difficult a t subordonne la mise en uvre des orientations du consensus de Bruxelles, cette conditionnalit tant formalise dans des memorandums signs entre ces Etats, la Commission europenne, la BCE et le FMI. Le consensus sur la nature de ces rformes structurelles est ce point ancr dans les esprits quil est

    * Samuel Dupuy est le pseudonyme dun conomiste : Richard Lenoir est le pseudonyme dun haut fonctionnaire.

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    dusage de parler tout simplement des rformes , comme si leur contenu tait connu de tous et ne pouvait tre discut.

    Le rcit dominant qui se met alors en place dcrit les difficults rencontres par les Europens, notamment par les pays du Sud, comme une souffrance ncessaire et vertueuse. Toujours selon ce mme prisme, la France, qui aurait t jusquici bien trop timide dans la mise en place des rformes et o les salaires continuent daugmenter, serait lhomme malade de lEurope, incapable de profiter de la reprise qui se dessine.

    Terra Nova prsente ici un rapport de dissensus et propose un autre rcit. Ce travail est, en premier lieu, une analyse des six annes coules depuis lclatement de la crise et de la responsabilit du consensus de Bruxelles dans leur droulement.

    Ce rcit rappellera que lEurope tait dj en reprise en 2010 et montrera comment la dcision de procder des politiques daustrit brutales, une priode o les multiplicateurs budgtaires taient particulirement levs, la fait replonger en rcession partir de la fin de lanne 2011. Cette rcession aurait pu tre vite si la consolidation budgtaire avait t demble tale et si la BCE navait pas attendu plus de deux ans pour couper court aux craintes autoralistrices de dfaut souverain. Il ntait ni ncessaire ni vertueux dimposer de si lourds sacrifices aux Europens.

    Ce travail est ensuite un appel changer de voie pour lavenir. LEurope est peut-tre sortie pour le moment de la rcession, mais elle est dsormais menace par la dflation. Le poids de la dette publique et prive entrave la consommation. Le chmage de longue dure menace dexclusion durable une grande partie de la population active et risque de se consolider en chmage structurel. Les efforts trs importants de rduction du cot du travail, pousss par lEurope dans les pays du sud, accroissent le risque de dflation, logre quil faut combattre fermement selon la juste formule de Christine Lagarde qui atteste au passage que si lEurope en est encore largement au consensus de Washington, le FMI a opr un rel aggiornamento. La dflation ou mme la simple faiblesse de linflation pourraient rendre nouveau insoutenable la dynamique de la dette publique, menaant de faire retomber lEurope dans la crise.

    Certes, un certain nombre dEtats europens, dont la France, ont connu dans les annes prcdant la crise une forte dgradation de leur comptitivit. Ils doivent aujourdhui y rpondre avec dtermination. Le consensus de Bruxelles commet cependant une double erreur. Il est ax sur le seul rtablissement de la comptitivit-cot, au risque denfermer nombre de pays dans un modle dconomie low-cost au prix dune dgradation durable de leur niveau de vie. Il naccompagne pas les rformes nationales de politiques europennes coordonnes de nature crer les

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    conditions dune reprise de la croissance. De plus, le risque dune polarisation forte et durable de la zone euro entre un Nord hypercomptitif, tourn vers lexportation et accumulant des excdents commerciaux considrables, et un Sud recouvrant de la comptitivit-cot force de rigueur, mais au prix dun positionnement productif dgrad et dimportantes pertes de revenu, contient eng erme un rejet du projet europen par les populations concernes.

    Il est alors possible de proposer un mix trs diffrent du consensus de Bruxelles et qui reposerait sur trois pilliers :

    a) Une meilleure coordination des politiques macro-conomiques en Europe et un pilotage plus pragmatique de la politique montaire, b) Des rformes nationales propres restaurer la comptitivit des pays les plus en recul de ce point de vue dont la France, c) Une relance europenne par linvestissement productif et social.

    En dnonant le consensus de Bruxelles, Terra Nova ne fait ainsi pas le jeu de forces politiques anti-europennes, qui prosprent sur la suppose dnonciation de la connivence entre les principaux partis europens et qui menacent dobtenir de trs bons rsultats aux lections europennes de mai 2014. La rponse cette objection est aise : cest ce consensus lui-mme qui nourrit inutilement largumentaire de ces partis. Lorsque lEurope joue contre lEurope, pour reprendre la formule dOlivier Ferrand1, il appartient mme et surtout aux plus fervents des Europens de la dnoncer, non en tant que telle mais pour la politique quelle conduit ou quelle inspire.

    INTRODUCTION

    Il faut mesurer la porte des chiffres de lappauvrissement des pays europens. Un tel appauvrissement, par sa dure et son intensit, est en effet sans prcdent dans lhistoire de lEurope depuis la Seconde Guerre mondiale. Les prcdentes rcessions avaient t suivies de rebonds rapides qui effaaient la chute de la croissance2. Selon le prix Nobel dconomie Paul Krugman, la trajectoire suivie par la zone euro depuis 2008, en termes de PIB, est mme pire que celle connue par les pays europens lors de la Grande dpression, puisque six ans aprs la crise de 1929, la plupart dentre eux enregistraient une reprise significative. Quant la Grce, le cataclysme quelle a subi ne peut sans doute se comparer, dans lhistoire rcente de lEurope, qu la chute de moiti du PIB de la Russie dans la dcennie suivant la dissolution de lUnion sovitique

    1 O. Ferrand, L'Europe contre l'Europe : Appel une nouvelle gnration europenne, Hachette, 2010. 2 Ainsi, 20 trimestres aprs la rcession, le PIB de la France avait progress de 15 % pour la rcession de 1975, de 8 % pour celle de 2001et de 6 % pour celle de 1992. Il a tout juste retrouv son niveau davant-crise pour la rcession de 2008.

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    LEurope va un peu mieux aujourdhui. Le programme Outright Monetary Transactions (OMT) de la Banque centrale europenne (BCE), qui a fait suite aux dclarations de Mario Draghi de lt 2012 selon lesquelles la BCE ferait tout ce qui est ncessaire pour sauver leuro, a mis fin la spirale ascendante des taux dintrt sur les dettes souveraines de certains Etats et cart le risque de dfaut souverain court terme. La mise en place du Mcanisme europen de stabilit (MES) et les premiers jalons de lUnion bancaire, en clarifiant les conditions dans lesquelles lUnion europenne peut apporter son soutien aux Etats et aux banques en difficult, renforcent la stabilit de la zone euro moyen terme. Par ailleurs, le ralentissement de la consolidation budgtaire dcid par les institutions europennes au printemps 2013 fait aujourdhui sentir ses effets positifs. Aprs deux annes de rcession, la zone euro pourrait retrouver une croissance positive de lordre de 1 % en 20143.

    A la faveur de cette lgre amlioration, un discours quil faut bien qualifier de dominant se met aujourdhui en place. Les efforts douloureux consentis ces dernires annes, notamment par les pays du sud, leurs rformes courageuses, commenceraient porter leurs fruits. Les dsquilibres internes lEurope (dficits publics et comptes courants) se rsorberaient. La France, qui aurait t jusquici bien trop timide dans la mise en place des rformes et o les salaires continuent daugmenter, serait lhomme malade de lEurope, incapable de profiter de la reprise qui se dessine. La diminution des cotisations patronales rcemment annonce par le Prsident de la Rpublique, finance par une diminution des dpenses publiques, serait le signe quelle se dcide enf