cahiers leon trotsky - marxists.org · l'institut leon trotsky a pour but de promouvoir l'oeuvre de...

of 132 /132

Author: vonhan

Post on 14-Sep-2018

226 views

Category:

Documents


1 download

Embed Size (px)

TRANSCRIPT

  • CAHIERS LEON TROTSKY Revue editee par l'Institut Leon Trotsky

    L'Institut Leon Trotsky a pour but de promouvoir l'oeuvre de Leon Trotsky sous ses divers aspects [ ... ], preparer la publication en langue fran1;aise des OEuvres de Leon Trotsky [ ... ] editer les Cahiers Uon Trotsky destines a etablir un lien entre toutes les personnes interessees par les travaux de l'lnstitut [ ... ] et a permettre la publication de textes et documents concernant !'auteur et le mouvement ouvrier mis au jour au cours de recherches, regrouper ou recenser toute information, documentation ou archives concernant Trotsky et son OEuvre. (Extraits des statuts de l'Institut, association selon la loi de 1901).

    BUREAU DE L'INS1ITUT LEON TROTSKY Pierre Broue, president et directeur scientifique, Gilles Vergnon, secretaire,

    Redaction des Cahiers : Pierre Broue, BP 276, 38407 Saint Martin d'Heres Cedex Administration des Cahiers :

    Luc Aujame, 477 chemin du Puits, 69210 Fleurieux sur l'Arbresle

    ABONNEMENT Abonnement de soutien : 300 F, 350 F et plus

    Etudiants demi tarif pour les moins de 25 ans, sur presentation de la carte d'etudiant France : 4 Nos (Ian) 130 F

    Particuliers : France : 4 Nos (Ian) 250 F Etranger: 4 Nos (Ian) 300 FF France: 8 Nos (2ans) 500 F Etranger : 8 Nos (2ans) 600 FF

    Institutions France : 4 Nos (Ian) 350 F Etranger: 4 Nos (Ian) 400 FF France : 8 Nos (2 ans) 700 F Etranger : 8 Nos (2 ans) 800 FF

    Tous les anciens numeros des Cahiers sont actuellement disponibles au prix unitaire de 50 frs pour les abonnes (prix public de 80 frs) + frais de port.

    Petite collection du N 1 a 20 : 600 frs ( + 45 frs de frais de port) Grande collection du N 1 au 39 : 1 500 frs ( + 80 frs de frais de port)

    Pour l'etranger Jes prix indiques ne sont valables que pour des paiernents en francs fran1;ais sur une banque fran1;aise (ou correspondante) ou

    par rnandat postal international, sinon les frais bancaires s'elevent a 100 frs.

    Ainsi tout paiement en monnaie etrangere doit etre majore de 50 frs (frais de change) et tout paiement sur une banque etrangere de 50 frs (commission pour la banque)

    Reglement a !'administration des Cahiers Leon Trotsky par cheque bancaire OU postal libelle a l'ordre de LUC AUJAME

    a adresser a Luc Aujarne - 477 chemin du Puits, 69210 Fleurieux sur l'Arbresle, France

    N ISSN 0181 - 0790 Commission paritaire 61601 Directeur de la publication : Pierre Broue

  • n 59

    'ers LIOBDO!SKY

    aout1997

    MELANGES

    Questions aux lecteurs .................................................................... 3

    ARTICLES ET ETUDES

    Aleksei Viktorovitch Goussev - L' Opposition communiste de gauche en URSS a la fin des annees 20 ........................... 5

    Alejandro Galvez Cancino - Le Mouvement ouvrier mexicain, les communistes et Julio Antonio Mella ....................... 37

    Pierre Broue - La correspondance Trotsky/Sedov aux archives Hoover a Stanford ' 55

    Ciaran Crossey & James Monaghan - Les origin es du Trotskysme en Irlance .................................................... 71

    LIVRES ET IDEES

    Paul N. Siegel - Les combattants de la Guerre Froide ne meurent jamais ........................................................................... 115

  • LES DPARTS

    Lev Kopelev ......................................................................... 123 Jacques Grinblat ................................................................... 123 Alberto Aranda .................................................................... 124 Luciano Galicia .................................................................... 125 Edmundo Moniz ................................................................... 125 Jos Grimalt .......................................................................... 126 Micheline Bourdelier ............................................................ 126

    Photo de couverture : Manifestation du Parti Communiste Mexicain en 1929. (Voir l'article de A. Cancino, p. 37)

  • A nos lecteurs

    Une fois de plus le numro de nos Cahiers sest fait attendre. Il faut bien avouer la vrit. Nous connaissons une priode trs difficile et jen suis le responsable par ma candeur. Pendant quinze ans, jai dirig cette revue, me suis occup de sa rdaction et dune partie de sa fabrication, la frappe notamment. Il y a trois ans, jai demand en tre dcharg. Javais des livres en chantier, une autre revue. Celle-l avait trouv son style et son public, on disposait darticles pour plusieurs numros. Un remplacement pouvait se faire sans douleur et sans bousculade.

    On trouva loiseau rare. Il accepta sans se faire prier, demanda simplement un dlai pour mettre lui-mme son travail dans cette perspective, assurer une avance de textes. Au bout de trois ans, il dit quil avait chang davis. Il ne voulait plus se charger des Cahiers.

    Nous avons revu rapidement la question. Il y a des solutions. Pourtant les lecteurs ont leur mot dire. Voici donc nos questions.

    1. Accepteriez-vous une rduction du rythme de parution, trois ou deux paran au lieu de quatre ? Ou prfreriez-vous la diminution du tiers ou de la moiti de chaque livraison, le temps de rattraper, dassurer la reconstitution de rserves ?

    2. Souhaitez-vous un largissement du champ qui tudierait au-del deTrotsky et des trotskystes, le mouvement ouvrier rvolutionnaire au XXe, les rvolutions du XXe ? Et dans ce cas, comme il faudrait changer de titre par llargissement, que proposez-vous ?

    3. Question subsidaire, il nous faut toujours des traducteurs volontaires etbnvoles (sauf exception) ; nous indiquer quelle langue ils peuvent traduire. Il nous faut aussi des collaborateurs capables de dactylographier proprement, disposant dun traitement de texte pour fournir les articles sous forme de disquettes.

    Merci de nous rpondre au plus vite. Nous souhaitons continuer et il nous semble quil suffit de jeter un coup dil aux cinquante-neuf numros parus, y compris celui-ci, quon nous demande encore du monde entier, pour comprendre que cela vaut quelque effort. Cest du moins ce que pensent quelques historiens srieux, jeunes et vieux, qui le prouvent en nous donnant du temps.

    Pour la rdaction, Pierre Brou

  • Aleksi Viktorovitch Goussev

    LOpposition communiste de gauche en URSS la fin des annes 20

    Les lecteurs des Cahiers Lon Trotsky connnaissent dj A.V. Goussev et apprcient les travaux de ce tout jeune historien russe. Et nous sommes heureux daccueillir une fois de plus un texte qui rsume grands traits une partie importante de sa thse dHistoire luniversit de Moscou. Cependant une fois nest pas coutume nous avons ajout en introduction et parfois ailleurs un certain nombre de prcisions qui nous semblent indispensables. Nous savons que Goussev lui-mme se considre comme un disciple de T.V. Sapronov un sapronovets et un ardent avocat des dcistes. Nous approuvons le choix de ses citations, son droit de plaider les dossiers sa faon mais nous discuterions volontiers certaines manipulations de vocabulaire : ainsi ce sont les autres qui ont des chefs , pas les dcistes. Et si ces derniers sexpriment, dclarent, assurent, etc. les chefs de lOpposition, eux, clament . Ce nest pas trs franc jeu.

    Et puis il y a le problme Radek. On sait que Radek a capitul officiellement en juillet 1929, et que cette opration a t prpare en liaison avec lhomme de Staline, Iaroslavsky, depuis des mois. Radek est all jusquau bout de la capitulation puisquil a personnellement dnonc plus de 700 de ses camarades de lOpposition de gauche. Pourquoi donner des jugements de lui et de ses correspondants amis politiques sans rappeler cela ? Sans rappeler aussi les textes dlirants de Radek la mme poque voyant des rvoltes de Vende dans toutes les campagnes sovitiques et comparant le Comit central la Convention faisant face tous les ennemis de la rvolution ? Pourquoi ne pas dire que le tableau que donne Radek et que Goussev cite des positions de la nouvelle gnration , est inspir par son orientation capitularde et dirig, sans doute avec laccord dIaroslavsky, vers la vieille garde de lOpposition de gauche quil sagit dcurer et de convaincre quil faut le suivre dans la capitulation.

    QuAleksei Goussev et nos lecteurs veuillent bien nous excuser. Nous ne pouvions nous rsoudre carter ou censurer ce texte. Nous ne jugeons pas possible non plus de ngliger de donner les informations complmentaires sans lesquelles certaines pages donnent une image qui nest quun reflet de la propagande stalinienne pour mieux

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    6

    frapper ceux qui rsistent , sapronovistes comme trotskystes dailleurs. Les intertitres sont, comme dhabitude, de la rdaction de la revue.

    En dcembre 1927, le XVe congrs du VKP(b) le PC de lUnion sovitique a

    exclu soixante quinze dirigeants et militants de lOpposition trotskyste-zinoviviste , ainsi que vingt trois partisans du Programme des Quinze . A la suite de ces vnements, les organismes du parti ont subi une vague dexclusions violente contre les opposants ordinaires, et leurs dirigeants ont t envoys en exil. Mettre fin lOpposition , dclara I.V. Staline au congrs .

    A partir de ce moment, lcrasement dfinitif du trotskysme la fin de lanne 1927 a t rigoureusement confirm dans les manuels dhistoire de lURSS et les travaux des historiens sovitiques. La mention de la fin de lexistence active de lOpposition de gauche aprs le XVe congrs continue dailleurs jusqu prsent rgner dans lhistoriographie patriotique. N.A.Vassetsky, lauteur de Trotsky. Exprience dune biographie politique, publi en 1992, affirme par exemple que, ds la premire moiti de lanne 1928, lOpposition avait perdu presque tous ses adhrents de base et quil ne resta ses dirigeants exils et coups du pouls du parti qu se consacrer leur cannibalisme thorique strile1.

    LOpposition de gauche et le XVe congrs En ralit, bien entendu, les exclusions du parti nont nullement mis fin

    lexistence de lOpposition de gauche. Seul son caractre a chang : les fractions du groupe oppositionnel des trotskystes et des dcistes 2 se sont transformes de facto en organisations autonomes. Obliges de travailler illgalement, elles ont continu lutter contre la direction du parti-Etat et son orientation politique. Dans cette lutte, les oppositionnels de gauche ne pouvaient ni ne voulaient limiter leur action des appels lappareil du parti, la manire des fidles de N.I. Boukharine. Ils se sont tourns, au contraire, vers les membres ordinaires du parti et les ouvriers ; ils opposaient ouvertement la ligne gnrale leur alternative politique et socio-conomique. En vrit, lactivit politique de lOpposition est devenue le facteur principal de la vie politique de la fin des annes 20. La presse du parti tait bourre darticles contre le trotskysme contre-rvolutionnaire .

    Sans se laisser intimider par le fait que le XVe congrs avait dclar les opinions de lOpposition incompatibles avec lappartenance au parti, la majorit des opposants ntait pas du tout prte renoncer la lutte. Cest pourquoi, au moment o deux reprsentants des bolcheviks-lninistes (lappellation que se donnaient les trotskystes) Rakovsky et Mouralov, ont dclar au congrs, au nom de lOpposition, quils refusaient de renoncer leurs opinions mais taient prts dissoudre leur fraction dopposition 3, cette manuvre ne fut pas comprise des oppositionnels ordinaires.

    Ces derniers refusrent cette tentative de sauver lunit de lOpposition unifie par des concessions aux partisans de G.E. Zinoviev et L.B. Kamenev. Ces derniers ne souhaitaient pas en effet rompre avec la majorit du parti et ont mme capitul

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS 7 compltement la fin du congrs Les participants la runion des bolcheviks-lninistes Moscou ont ainsi directement accus le Centre de lOpposition de manquer de courage. Les ouvriers de limprimerie n1 de Moscou ont exprim le vritable esprit de la base : si Trotsky renonce au combat, nous le rejetterons et le considrerons comme un tratre, pas comme un chef 4. Ils navaient pas oubli le repentir de Trotsky au XIIIe congrs du parti en 1924 et sinquitaient dune nouvelle reconnaissance que le parti avait raison .

    La crise conomique en URSS A la suite du congrs, le dpart des zinovivistes, les exclusions en masse

    dopposants, les arrestations et lexil de ses dirigeants ont videmment constitu de puissants facteurs de dsorganisation de lOpposition. Cependant son passage dans la clandestinit lui a permis de reconstituer rapidement son rseau et par consquent dajuster son opposition. Un Centre a t cr Moscou dans lequel le vieux-bolchevik B.M. Eltsine jouait un rle dterminant. Limprimerie clandestine du Centre diffusait des appels et des bulletins et devint lorgane mme de la propagande et de linformation des bolcheviks-lninistes . Des liens ont t rtablis avec des chefs de lOpposition notamment avec Trotsky. Le Centre reproduisait et diffusait articles et documents envoys dexil et communiquait son tour des bilans et des synthses dinformation. Le courrier secret arrivait la ville de Frounze, do un oppositionnel, Mikhail Bodrov, un ouvrier moscovite lamenait, dguis en paysan, Alma-Ata en troka 5. La femme de Trotsky, N.I. Sedova, devait raconter plus tard : Quand apparaissait une fentre un pot de fleurs colores, ctait le signe que le courrier de Moscou tait arriv. Liova en assurait la responsabilit 6.

    En fait lactivit des oppositionnels na t interrompue ni au moment du congrs, ni aprs lui. On tenait des runions clandestines ; on diffusait des tracts ; des ouvriers menaient lagitation. Une lettre du Politburo envoye en janvier 1928 tous les organes locaux du parti na pu que constater que des groupes dopposition continuaient mener une action anti-sovitique clandestine 7.

    Des campagnes dexclusion et denvoi en exil des oppositionnels prolifraient sur un fond de crise aige qui toucha lconomie de lURSS en 1927-1928. Elle se manifesta avant tout dans lapprovisionnement de lEtat en grains et se propagea du fait de la chute brutale des exportations de produits agricoles et de la perturbation des importations. Les populations urbaines ont t touches par linterruption du ravitaillement en pain. De longues queues saccumulaient pendant des journes entires devant les magasins dalimentation et de nombreuses villes ont t obliges dinstituer un systme de cartes de rationnement. Pourquoi manque-t-on de pain au bout de onze ans de rvolution ? Pourquoi subit-on la crise de tous les produits de premire ncessit ? , telles taient les questions que les travailleurs faisaient inscrire dans les rapports de runions par les documentalistes du parti 8.

    LOpposition de gauche savait en effet rpondre toutes ces questions. Dans des articles et des proclamations imprims et diffuss clandestinement ainsi que dans des dclarations orales, lOpposition critiquait et dmentait avec acharnement les explications officielles des causes de la crise ainsi que les remdes proposs par le gouvernement.

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    8

    A loppos des convictions exprimes par les reprsentants de la ligne gnrale , lOpposition sefforait de dmontrer que la crise ntait pas cause par des drapages conjoncturels, et encore moins par le retard du secteur agricole, par rapport lindustrie mais au contraire par une recrudescence des disproportions conomiques lies un rythme trop lent du dveloppement du secteur industriel. En rtorquant N.I. Boukharine, selon lequel le problme essentiel de lconomie sovitique rsidait justement dans le faible dveloppement de lagriculture 9, E.A. Probrajensky crivait en novembre 1928, dans larticle intitul Notes dun conomiste propos des Notes dun conomiste , que le problme principal de lquilibre conomique consistait en ralit dans le fait que lindustrie reste systmatiquement en retard face la demande des campagnes et quelle court-circuite le processus du dveloppement et de la production agricole. Pourtant cest une ide lmentaire, claire pour tout conomiste, que, si les rserves de production potentielle du ct des campagnes ne sont pas capables de se transformer entirement en produits manufacturs, proposs par les villes, alors, le processus mme de la mise en production des campagnes na aucun sens en lui-mme 10. Avant lexplosion de la crise, lOpposition prdisait dj ce qui allait arriver : labsence dincitation suffisante pour faire produire le secteur agricole va invitablement provoquer la chute de la production du bl et perturber gravement la smytchka lalliance entre ouvriers et paysans. Et ce alors que la ncessit de consolider au contraire cette alliance a t maintes fois proclame la tribune des congrs du parti 11. Trotsky constata dans sa dclaration au congrs de la Comintern en juillet 1928 que, paralllement aux insuffisances de la production industrielle, on na russi ni tablir une alliance socialiste avec les coopratives agricoles des sredniaks et des biedniaks (paysans petits et moyens), ni une alliance capitaliste avec les koulaks (paysans aiss)12 .

    LOpposition reconnaissait nanmoins que la faiblesse de lindustrie sovitique tait relle, dans la mesure o cette faiblesse tait un legs du pass. Mais elle insistait en mme temps sur le lien entre laggravation des disproportions conomiques et la politique conomique du parti au pouvoir. Sur la base de donnes statistiques, Probrajensky et dautres conomistes dopposition cherchaient dmontrer que, depuis dj la premire moiti des annes 20, lindustrie sovitique souffrait dun dficit chronique de laccumulation. Ainsi, dans les annes 1925-26, on avait rinvesti dans le secteur industriel 30, 9 % seulement des revenus de la production industrielle ; en 1927-28, les investissements industriels taient seulement de 632 millions de roubles, un moment o les recettes tatiques du commerce de la vodka, lui seul, slevaient 700 millions de roubles 13. Et en mme temps, le gouvernement, obissant aux directives du comit central du VKP (b), diminuait artificiellement, rgulirement, les prix de vente des produits manufacturs, arrachant ainsi au secteur industriel les moyens financiers qui auraient pu servir son dveloppement. Pour faire cette politique, la direction parti-Etat sappuyait sur une croissance industrielle automatique fonde sur laccumulation conomique primitive et lexpansion du march dans les campagnes. Ainsi lOpposition qui demandait daugmenter les investissements industriels et dacclrer le dveloppement de lindustrie, fut-elle accuse daventurisme et de volont de surindustrialisation, . En fin de compte, cela provoqua une faim de produits qui dboucha sur la crise.

    Sur la base de ses propres analyses des causes de la crise, lOpposition a pu conclure que ni les mesures extraordinaires et coercitives dans les campagnes dcides par le politburo en janvier 1928 ni une augmentation du prix du bl ne pouvaient

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    9

    amliorer la situation. Laugmentation du prix du bl , crivait Trotsky en juillet 1928, ne signifie pas seulement un choc pour le consommateur, cest--dire pour louvrier et le biedniak (paysan pauvre) qui est oblig dacheter du pain ; ce nest pas seulement une prime pour le koulak et le paysan ais mais cela signifie avant tout laugmentation des disproportions existantes. Si lon manquait de produits manufacturs au temps des anciens prix du bl, on en manque davantage encore avec les prix du bl en hausse aujourdhui et laugmentation de sa quantit. Cette situation signifie une nouvelle monte de la faim des produits manufacturs et un nouveau renforcement de la diffrenciation dans les campagnes : lutter contre la crise du pain par la hausse des prix du bl signifie une dvaluation du tchervonets (la monnaie base sur le seigle) ce qui, autrement dit, revient assouvir sa soif avec de leau sale en ladditionnant de sel 14.

    En ce qui concerne les mesures extraordinaires, lOpposition y voyait la faillite de la politique dominante. De ce fait, le dchanement de son coup de force administratif ne pouvait mener qu une dsorganisation de lconomie nationale. Dans ces conditions, lOpposition soulignait que la responsabilit de la pression inhumaine qui sexerait sur les campagnes revenait toujours ce mme appareil qui, pourtant, au XVIIe congrs, avait accus lOpposition de dviationnisme anti-paysan. En lespace de deux/trois mois, ces mauvais dirigeants ont russi de facto rquisitionner du pain, non seulement aux koulaks mais aussi toute la population paysanne assurait un numro du bulletin des bolcheviks-lninistes publi en octobre 1928 15.

    Quel tait donc le programme conomique prconis par lOpposition elle-mme pour surmonter les difficults conomiques ?

    Le programme conomique de lOpposition La thse sur lacclration de lindustrialisation constitue llment majeur de ce

    programme. Ainsi, un dveloppement industriel rapide devait assurer laccroissement de la production manufacture et loffre sur le march. Ceci, son tour, devait stimuler la productivit de lconomie nationale, tout en cartant le danger de perturber le lien entre ville et campagne. En outre, lOpposition reconnaissait la ncessit de fournir plus de moyens au secteur industriel ; pour cela, il fallait planifier une redistribution du revenu national au profit de lindustrie. Selon les thoriciens de lOpposition, on ne pouvait crer une industrie puissante dun seul coup et de faon autonome. Une priode d accumulation socialiste primitive , durant laquelle les moyens du dveloppement industriel futur devaient tre puiss dans le secteur agraire et non industriel, paraissait tout fait indispensable. Ainsi la premire tape de lindustrialisation ncessitait un transfert, sans indemnits pour lagriculture du revenu du secteur agricole vers la sphre industrielle ; le mcanisme de ces transferts devait consister dune part en une rgulation par les prix assurant lindustrie des ressources ncessaires son dveloppement et, dautre part, un systme de taxation flexible pouvant fournir lEtat une partie du surplus. Ce surplus serait assur dans un premier temps par la production des paysans les plus aiss.

    En fait, lOpposition considrait la ncessit dune accumulation socialiste primitive comme une loi naturelle de la priode de transition. Ignorer cette loi conduirait inluctablement le gouvernement vers le retard industriel, en provoquant linflation et en fin de compte la crise conomique. En mme temps, les opposants pensaient que

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59 10

    laccumulation industrielle de la premire tape de lindustrialisation ne devait nullement contrarier ni le march ni les principes de la Nep, ni les initiatives conomiques de toutes les catgories de la paysannerie. Probrajensky formula les priorits absolues de la politique conomique de la faon suivante : prendre ce qui est possible et indispensable dans le secteur conomique priv pour soutenir lindustrialisation, voil comment se dfinit le devoir historique du pouvoir sovitique sur le front conomique ce moment prcis sans toutefois brusquer les seredniaks, tel est le devoir central du moment 16.

    Selon lOpposition, le premier devoir tait tout fait compatible avec le second, puisque, de toute faon, le transfert dune partie des moyens de la paysannerie vers le fonds dindustrialisation tait cens conduire un perfectionnement de la base technologique de lconomie nationale et, terme, apporter des avantages la paysannerie elle-mme.

    Une seconde source de moyens potentiels pour le dveloppement industriel rsidait dans la diminution des cots de lappareil dEtat, plus prcisment, une diminution radicale des dpenses lies au maintien dun personnel bureaucratique inutile. Selon le calcul de Probrajensky, les pertes dans lindustrie lies une mauvaise rpartition du revenu national la surproduction de bureaucratie et son manque defficacit et de rentabilit, comptaient pour plus de trois milliards de roubles par an 17. LOpposition exigea donc une diminution rapide des pertes lies lappareil, tout en dnonant en mme temps les campagnes conomiques officielles ainsi que la lutte antibureaucratique , considres comme hypocrites puisque menes par les bureaucrates eux-mmes. Les dpenses de lappareil du parti comptent 120 millions de roubles, alors que celles du corps professionnel se montent 250-300 millions ... voil ce que rvlait un Bulletin de lOpposition.. Par lactivit authentique des masses, on peut rduire beaucoup ces dpenses (...) il faut appuyer le travail du parti et des syndicats sur la base des masses, non de leurs hauts fonctionnaires salaris (...) Lappareil du GPU cote plus de 100 millions de roubles (...) Il faut liquider la partie de lappareil qui soccupe de la lutte contre lOpposition et surveille travailleurs et chmeurs 18.

    Une flexibilisation progressive et un dpassement des disproportions conomiques grce une rpartition judicieuse des recettes nationales, ont t compris par lOpposition comme un devoir de dure dtermine. Probrajensky, par exemple, pensait pouvoir les raliser sur une priode de 6 7 ans. On soulignait en mme temps le fait que la russite dans la ralisation de ce devoir tait conditionne par lapplication du principe Moins de chefs et plus de dmocratie , ainsi que lorganisation du contrle ouvrier sur lactivit des organes conomiques19.

    Tout en formulant le fil conducteur stratgique de la politique conomique, lOpposition prconisait aussi un systme de mesures concrtes, destines mettre fin la crise en cours. Premirement, elle a renouvel un appel, comme avant le XVe congrs, pour un emprunt de bl auprs de la paysannerie la plus aise. Bien videmment, cette mesure tait, elle aussi, une mesure extraordinaire crivait Trotsky. Mais la politique prcdente la rendue ncessaire (...) Et mme si lemprunt avait t effectu temps de manire planifie, il aurait de toute faon conduit quelques excs administratifs, qui seraient trop cher payer des acquis matriels bien modestes 20. Il est ds lors question essentiellement de lemprunt auprs des plus aiss et non de toute la campagne, comme ctait le cas dans le pass soulignait lOpposition dans ses tracts et articles. Il nous faut non pas une pression bureaucratique dchane mais au contraire une politique

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    11

    gnrale qui ne nuise pas aux intrts des classes travailleuses de la population paysanne. Il faut organiser (lemprunt ) sans perturber le commerce du bl et sans toucher au seredniak . En effectuant un tel emprunt, expliquait le Biulleten de lOpposition moscovite, non seulement nous sommes en train dobtenir du pain pour unir les ouvriers et la population urbaine, mais nous faisons en outre diminuer la demande de produits manufacturs par les koulaks. Nous pouvons par consquent mieux rguler la prise en mains du seredniak et consolider ainsi la smytchka 21.

    Deuximement, lOpposition proposait de crer dans les campagnes les organismes du proltariat paysan et de la paysannerie pauvre lunion des bedniaki et des batraki (ouvriers agricoles). Ce sont seulement ces unions, et pas les milices et lappareil bureaucratique coup de la solidarit de classe, qui devraient sopposer linfluence des koulaks et servir de soutien aux rquisitions 22.

    Troisimement, lOpposition discutait de la rforme du systme dimposition de la paysannerie. Il sagissait dune part dun impt unique suivant des critres objectifs (des possessions) densembles agricoles sans tenir compte de leurs recettes, et dautre part de linitiative du seredniak dont la volont dentreprendre restait paralyse ; lOpposition proposait dabord de remplacer le systme ancien par une taxe proportionnelle en fonction de la quantit des terres possdes et des ventes sur le march (la rente) ; ensuite, de mettre en place une rquisition progressive des entits agricoles les plus prospres, lies aux groupes entreprenants et capitalistes 23.

    La ralisation effective dun tel systme de mesures pouvait donner un caractre organis la lutte contre les difficults conomiques et ainsi viter le recours la violence contre les masses des seredniaki. LOpposition na pas cess dans ses documents de souligner la profonde diffrence entre ce programme et la pratique du comit central du VKP(b). En aot 1928, un journaliste connu, loppositionnel Lev S. Sosnovsky, crivait Trotsky de son exil sibrien : Linterdiction du march, le commerce individuel entre tablissements, la mise en pratique du terme de surplus, linterdiction massive de produire du bl au-dessus de la maudite norme de consommation, la rpartition des taxations par la violence, la perturbation de tous les dlais des rquisitions, lautoproduction considre comme un impt du seredniak, (...) y a-t-il quelque chose de tel dans notre programme ou nos contre-thses ? (...). Le comit central a pourtant bien mis tout cela en pratique. 24 Le recours aux mesures extraordinaires ainsi que laggravation des contradictions conomiques par le biais de laugmentation des prix du bl ont t jugs par lOpposition comme un moyen sr de faire rebondir la crise et de la rendre plus aige encore25.

    Ce pronostic sest rvl juste en tous points. La nouvelle campagne de 1928-29 pour la production du bl sest heurte aux mmes difficults que la prcdente. On a de nouveau appliqu des mesures extraordinaires, mais plus tendues et plus dures notamment au printemps 1929. Elles nont cependant pas permis de produire assez de bl : il fallut acheter ltranger 250 000 tonnes de froment. Dans toutes les villes on a institu lusage des livrets indcents (les cartes de rationnement) pour lachat du pain et dautres produits.

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    12

    La grande crise de lOpposition de gauche Une nouvelle aggravation de la crise conomique a provoqu la direction

    du parti une aggravation des conflits entre partisans de la ligne de Boukharine, Rykov et Tomsky, dun ct, de Staline de lautre. Staline voyait dans la crise du bl la preuve dterminante de linefficacit de la politique antrieure, cest--dire de la politique conomique de Boukharine. La logique de la sauvegarde du pouvoir conomique et politique dans lappareil poussait le Gensek vers la stratgie de la grande rupture , cest--dire la liquidation renforce du flau de la petite bourgeoisie qui chappait au contrle gouvernemental, et lacclration de la mise en place dune conomie industrielle autarcique. La majorit des privilgis a assur la victoire Staline : en avril 1929, le groupe de Boukharine a t officiellement dclar source de dviation droitire. Le mme mois, la XVe confrence du parti a renforc la victoire de la ligne stalinienne tout en affirmant le succs de la variante optimale du premier plan quinquennal conomique, et en condamnant une fois de plus l opportunisme des droitiers . Bien videmment il ntait pas encore question de collectivisation intgrale et de rythmes forcs de lindustrialisation, mais le revirement de la nouvelle politique tait lordre du jour.

    Ce tournant provoqua une crise aige dans les rangs de lOpposition trotskyste. Une fraction de lOpposition linterprtait comme un retour de lappareil dirigeant vers les grandes lignes de la voix lniniste . Les reprsentants les plus respects de cette fraction, avant tout E.A. Probrajensky, K.B. Radek et I.T. Smilga, reconnaissaient par ailleurs que, dans le parti, la dmocratie pour laquelle luttait toute lOpposition, tait bien absente du VKP(b). Mais, la fois cela leur paraissait secondaire et peu essentiel par rapport la victoire quils supposaient pour leurs ides socio-conomiques, savoir lacclration du rythme de lindustrialisation, de laccumulation du capital et de la lutte contre le capitalisme agraire . Ces trois ides ont t votes officiellement par la majorit du parti , affirmait Probrajensky, dans sa dclaration A tous les membres de lOpposition, au printemps 1929 26.

    Do une conclusion claire : il fallait se rconcilier avec la majorit du parti . Probrajensky crivait : Nous nous sommes battus dans le pass contre les erreurs de la majorit, et maintenant le sol se drobe sous nos pieds et les vnements ne permettent plus lOpposition dexister de manire autonome et il ajoutait Cest essentiellement dun enlisement qui est en train de se produire 27.

    Par la suite, le nombre des rconcilis ne cessa daugmenter, car dautres oppositionnels arrivaient aux mmes conclusions. Le processus sest acclr au printemps de 1929, en particulier aprs la XVIe confrence du parti. Les arguments de Trotsky, savoir quon faisait la nouvelle politique avec les

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    13

    vieilles mthodes bureaucratiques 28 ne paraissaient pas crdibles aux nouveaux reconvertis. Lapplication de la variante optimale de la piatiletka et la lutte contre koukaks et droitiers reprsentaient leurs yeux la fin des divergences avec la majorit du parti .

    Probrajensky, Radek et Smilga ont fini par accepter la ligne gnrale du parti et ont rompu avec lOpposition en juillet 1929, ce qui a provoqu des redditions massives parmi les exils. En octobre de la mme anne, deux autres dirigeants de lOpposition, I.N. Smirnov et M.S. Bogouslavsky capitulent ; les signatures saccumulent au bas des textes de reddition. Ce nest que vers la fin de 1929 que la vague de capitulation retombe. Elle a port un coup terrible.

    Les rsistants Mais en mme temps, tous les oppositionnels ne pensaient pas que la

    politique stalinienne daprs le XVe congrs allait remettre le parti dans le droit chemin. Avec la monte des rconciliations dun ct, on a vu lautre traverser un processus inverse. Il se radicalisa et renfora ses positions anti-gouvernementales. Si la premire tendance lemportait gnralement chez les hommes qui occupaient un poste de responsabilit dans la hirarchie parti-Etat, la seconde trouva de lcho chez les opposants ordinaires et surtout les jeunes. Aussi, en se retrouvant dans le milieu ouvrier, les membres des groupes clandestins bolcheviks-lninistes pouvaient apprcier les changements dans le pays du point de vue de ceux dont ils sefforaient de dfendre les intrts, savoir les ouvriers. A la diffrence de nombreux chefs de lOpposition, ces bolcheviks-lninistes ntaient pas prts considrer lindustrialisation et la collectivisation comme des phnomnes indpendants. Cest pourquoi on trouvait forcment, au premier plan des activits des oppositionnels de gauche clandestins, des revendications directement lies aux conditions des travailleurs, ce qui, son tour, rendait la confrontation entre lOpposition et le gouvernement encore plus aige.

    Les conditions de vie, matrielles et psychologiques, des ouvriers dURSS en 1928/29, empiraient de manire irrversible. On redfinissait sans cesse la hausse les normes de travail et la baisse les prix la pice. Les directives du parti exigeaient en effet dutiliser les capacits cononiques maximales de la production, ce qui voulait dire en pratique la maximisation de la productivit du travail sans aucune compensation positive pour les travailleurs 29. Le salaire ne cessait de baisser alors que les exigences de rendement ne faisaient quaugmener. Les acquis des ngociations collectives lors des lections dans les entreprises devenaient purement formels puisque les organes administratifs staient vus reconnatre la fin de 1928, le droit de modifier tout moment conditions de travail et salaires 30.

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    14

    Une telle politique de la part des organes du parti-Etat ne pouvait pas ne pas se heurter la rsistance des travailleurs. Au dbut 1928, le pays a connu une vague de grves. Lanne suivante, le nombre de grves et de conflits dans le secteur productif a encore normment augment. Par ailleurs la section secrte du bureau dinformation du comit central du VKP(b) recevait les revendications suivantes des travailleurs et des remarques ladresse du gouvernement : Vous obligez travailler comme chez Ford et vous payez comme en Chine (...) Tout ce que nous avons gagn auparavant, vous lavez gch ; vous allez voir quand les ouvriers vont couper le sifflet ceux qui le mritent (...) etc.31 Le mcontentement a gagn aussi une importante partie des communistes de base qui participaient aux grves et souvent les ont diriges. Ce qui a confr au GPU une mission nouvelle, celle dempcher la rforme des structures syndicales.

    Dans ces conditions, lOpposition a prsent un programme en 18 points consacr particulirement la question ouvrire . Les bolcheviks-lninistes crivaient : Jamais encore du temps de la Nep, les intrts des ouvriers en URSS nont subi un pareil dchanement dans lattaque de la part de la bureaucratie des syndicats, du parti et de lconomie, comme aujourdhui . Les oppositionnels faisaient appel la lutte organise contre les tentatives du pouvoir de liquider les conventions collectives. Par la mme occasion, ils souhaitaient mettre fin la situation injuste de la classe ouvrire . Comme elle participait aux runions dusine, lOpposition exigeait une augmentation du salaire en fonction de la productivit du travail, et demandait que les modalits de la croissance de la productivit se fassent non par le biais dune intensification de leffort musculaire des ouvriers mais grce des amliorations dordre technique et organisationnel ; le programme de lOpposition proposait dinclure dans les conventions collectives le point sur laugmentation du salaire en fonction du renchrissement des conditions de vie, savoir une augmentation de 5 % par an minimum. LOpposition refuse de faon catgorique les objections de la bureaucratie concernant le manque de moyens pour augmenter les salaires. Il est possible de trouver des moyens par la rduction de lappareil prolifrant des soviets, des syndicats et du parti, ainsi que par la voie dune redistribution judicieuse du revenu national 32. Les documents des bolcheviks-lninistes soulignaient que seule une amlioration des conditions de vie du proltariat serait une preuve relle de la construction du socialisme engage dans le pays 33.

    Dans leurs dclarations, articles et participations aux runions dusine et aux rassemblements secrets, les oppositionnels sefforaient de justifier lide selon laquelle le renforcement de la pression administrative et conomique exerce sur les travailleurs reclait clairement la volont de la bureaucratie de dcliner la responsabilit de la crise conomique provoque justement par sa propre politique. LOpposition mettait en effet laccent sur le fait quau moment o les conditions de vie des ouvriers et des petits employs ont commenc

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    15

    empirer, on ne pouvait pas en dire autant pour les privilgis. Par exemple, la hausse sensible des loyers en automne 1928 a atteint uniquement les moins rmunrs car elle na pas touch ceux qui bnficiaient des plus hauts salaires 34. En outre, le Politburo a dcid daugmenter de 120 % le salaire de base de ses hauts dirigeants 35. A quel point il faut stre imprgn des intrts de lappareil bureaucratique et avoir rompu tout lien avec la classe ouvrire pour tre capable de voter de telles mesures , crivaient les bolcheviks-lninistes dans un de leurs bulletins 36.

    Lagitation active des oppositionnels dans les entreprises et en particulier durant les campagnes de ngociations collectives, a nettement consolid leur position au sein du milieu ouvrier. Bien que Bolchevik, organe du comit central du VKP(b), ait affirm que lOpposition, non seulement na pas russi faire accepter ses propositions dans une seule runion, mais en plus na mme pas t capable de gagner, ne serait-ce quune petite poigne de voix 37, la ralit a t videmment tout autre. Un rapport du bureau dinformation du comit central a fait le bilan de la campagne des conventions collectives : Dans certaines entreprises, ils ont eu du succs, entranant derrire eux des groupes importants douvriers ou encore dirigeant directement les runions gnrales dusine ( Caoutchouc). Il arrivait mme que les runions acceptent les propositions de lOpposition alors que celles de la iatcheka avaient t rejetes avec fracas 38. Au cours de la campagne suivante propos des ngociations collectives, cette situation sest reproduite ; les ouvriers de corps entiers dentreprises et de groupements professionnels ont de nouveau vot pour les rsolutions de lOpposition et, dans certains cas, ont vot lunanimit contre la politique du parti et du gouvernement. Le bureau dinformation a dailleurs observ que par exemple, lusine Moskovskhva, pendant la runion douvriers, on a empch les partiinie (membres du parti) de sexprimer quand ils voulaient critiquer lOpposition. On leur rpliquait violemment : Assez de vos mensonges ! , et lon a vot pour les conventions proposes par lOpposition 39.

    Les dclarations de lOpposition pour la dfense des intrts des travailleurs, sa critique svre de lorientation socio-conomique du gouvernement et enfin la condamnation des privilges de la bureaucratie et de lingalit en gnral, toutes ces actions favorisaient lafflux de nouveaux partisans de lOpposition, venant du milieu ouvrier. Daprs les donnes dun centre de lOpposition Moscou, durant les neuf premiers mois de 1928, les effectifs de toutes ces organisations ont progress, en provenance surtout des grandes entreprises industrielles dans lesquelles, jusquau XVe congrs, les cellules dOpposition taient faiblement reprsentes, voire absentes. Ainsi les rangs des bolcheviks-lninistes ont-ils augment de 30% Kiev, plus que doubl Ekaterinoslav (jusqu 220 personnes). De nouvelles organisations ont vu le jour dans les villes : les oppositionnels se sont fortement manifests, par

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    16

    exemple, dans deux villes du Donbass 40. Mme Iaroslavsky, membre du prsidium du comit central et principal expert du parti pour la lutte contre la dviation , a bien t oblig dadmettre dans Bolchevik que lOpposition attire de nombreux partisans . Il a bien entendu ajout que le recrutement se faisait la fois parmi les enfants de commerants, chez les popes et les koulaks 41.

    Quelle a t alors la dynamique de la composition sociale de lOpposition, la suite de sa plonge dans la clandestinit ? Le comit central du VKP (b) donne au 1er fvrier 1928 les chiffres officiels concernant les oppositionnels exclus : 46% dentre eux sont des ouvriers, 8,8 % des paysans, 39,7 % des employs et 9,6 % tous les autres. La situation dans certaines rgions diffrait galement du tableau gnral. Ainsi en Ukraine, les ouvriers comptaient pour 66,3 % et les employs 27,3 % des exclus 42. Ces donnes rendent compte de la composition de lOpposition immdiatement aprs le XVe congrs. Exils, arrestations et capitulations dune partie de lOpposition ont suivi ces exclusions. Nanmoins les groupes clandestins des bolcheviks-lninistes comptaient des membres nouveaux. Par ailleurs, en 1928-29, la composition des groupes dopposition a t sensiblement modifie. Les exemples de Moscou et de Tchliabinsk rvlent ces modifications. Les archives de Moscou, fondes en 1937 par les membres de lInstitut Marx-Engels la demande du comit central du VKP (b) et concernant les habitants de Moscou qui ont particip lOpposition, rvlent quen 1928-1929, lcrasante majorit des groupes moscovites de bolcheviks-lninistes tait forme douvriers dtablissements industriels 43. La mme tendance est confirme par la liste des personnes arrtes en 1929 Tchliabinsk pour le motif dappartenance aux groupes trotskystes : ici les ouvriers reprsentaient 90 % 44.

    Renforces par lafflux douvriers dj membres du parti, les organisations de lOpposition gagnaient progressivement de lautorit, mme auprs des sans-parti. De nombreux sans-parti aidaient les oppositionnels en diffusant leurs proclamations et en les protgeant des agents du GPU. Dans les rapports secrets du parti, on donnait des informations sur ltat desprit dans les entreprises, comme ceci : LOpposition disait juste titre que les ouvriers ont t sacrifis. Ils ont exclu tous les bons qui se battaient pour la classe ouvrire . Le GPU a chass le camarade Trotsky et dautres oppositionnels en Sibrie. Cela nous rappelle le temps pass ; sous le tsar Nikola comme sous Staline, on fait tout pour craser la classe ouvrire 45. En mme temps, le comit du VKP(b) de Moscou recevait des informations sur les ouvriers qui refusaient de rendre les tracts diffuss par lOpposition 46.

    Considrant quelles ne les concernaient pas, les ouvriers, bien avant la campagne contre lOpposition et avant le XVe congrs, se montraient indiffrents lgard des luttes intestines du parti. Dsormais, leur sympathie pour lOpposition grandissait, au contraire. Un ouvrier dIvanovo-Voznessensk

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    17

    crivait en octobre 1928 un opposant clbre, en exil : Maintenant je viens de comprendre que tu disais la sainte vrit (....) tes paroles se sont ralises ; il ny a pas de pain, on nen donne qu la carte ; on fait partout la queue, on manque de tout. Notre situation est misrable, on martyrise les ouvriers et on les oblige travailler pour trois (...) Je men veux maintenant davoir t aussi aveugle. Je ne ne voyais pas et je ne comprenais pas que tu nous disais la vrit et pourtant nous navons su ni vous dfendre, ni vous comprendre 47.

    Les doutes sont apparus progressivement chez les militants du parti issus du milieu ouvrier. Lun dentre eux, au cours dune runion des cheminots du parti Moscou, disait, en hiver de la mme anne : Nous nous sommes battus comme des lions contre lOpposition pour liminer des tratres et voil quil apparat quelle avait raison en parlant de la pauprisation des ouvriers 48.

    Finalement, les activits dagitation de lOpposition couvraient un champ assez large. Rien qu Moscou, on diffusait des dizaines de milliers de tracts, quon collait dans les tablissements ouvriers, dans les tramways, dans les trains de banlieue ; on les distribuait dans les entreprises, et parfois on les lisait voix haute dans des meetings improviss. Les oppositionnels faisaient propagande de leurs opinions et utilisaient aussi leurs propres fins les manifestations officielles comme le 1er mai, le 7 novembre, la journe internationale de la jeunesse, etc. Comme elles entretenaient entre elles des rapports rguliers, les organisations de lOpposition pouvaient ainsi coordonner leur action dans de nombreuses villes et organiser ensemble des mouvements gnraux. Au cours du plnum du CC de 1928, Rykov avait constat : Le trotskysme reste une organisation qui garde de nos jours sa capacit de se manifester, sinon lchelle du pays, du moins dautres niveaux, car elle est capable de diriger de nombreuses manifestations, dans plusieurs villes 49.

    De quelles rserves disposait alors lOpposition ? Daprs les donnes officielles, dans des discussions juste avant le congrs, 4120 membres votaient pour elle50. En fvrier 1929, Iaroslavsky affirmait dans Bolchevik quentre le XIVe congrs du VKP(b) et le 1er juin 1928, 4350 personnes ont dclar avoir quitt lOpposition et 4034 ont t exclus51. Si lon tient compte du fait que les nouveaux adhrents de lOpposition taient non seulement des exclus du parti, mais aussi des jeunes exclus du Komsomol, on obtient un chiffre de 8000 oppositionnels en 192852. Cependant le nombre dexclusions du VKP(b) et du Komsomol na diminu ni dans la seconde moiti de cette anne, ni au dbut de lanne suivante. Daprs les comptes rendus des oppositionnels eux-mmes, les exils et les prisonniers taient prs de 8000 en 1928 53. Pourtant les groupes clandestins continuaient agir, compensant leurs pertes par des adhsions nouvelles.

    Au cours du plnum du CC du VKP(b) en novembre 1928, ce bilan des forces de lOpposition a t complt. Dans son intervention, Staline a dclar :

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    18

    Il apparat que 4000 personnes ont vot contre notre programme durant les discussions qui ont prcd le XVe congrs du parti . En effet, tel tait le chiffre officiel publi. Mais tout de suite aprs cette phrase, une correction jaillit de la salle : dix mille . Le Gensek nobjecte pas et accepte la correction, ajoutant : Je pense que si 10 000 ont vot contre, alors 20 000 membres du parti et sympathisants du trotskysme nont pas vot du tout, puisquils ne sont pas venu la runion de vote 54.

    Il est ds lors possible de supposer que les chiffres concernant les effectifs de lOpposition ont t volontairement manipuls la baisse pour ajouter une crdibilit aux affirmations sur lcrasement total du trotskysme . Indirectement cette supposition est confirme de facto puisquenviron 15 000 personnes ont particip aux runions illgales dans lesquelles lOpposition intervenait, avant le XVe congrs 55. La participation ces smytchka, comme disaient les oppositionnels, tait une preuve de dloyaut lgard de la ligne gnrale du parti . Nombreux taient ceux qui navaient pas particip aux activits de lOpposition, mais que les bolcheviks pouvaient nanmoins considrer comme leur rserve potentielle et compter sur leur adhsion progressive.

    Les interventions russies de lOpposition sur la question ouvrire lui donnaient loccasion de se transformer en un mouvement politique qui dranerait ainsi de nombreuses couches de travailleurs. Par la mme occasion, il semblait possible de mobiliser les masses pour la lutte : il suffisait de leur proposer un programme politique concret et de leur montrer clairement les voies de sa ralisation. La principale faiblesse des bolcheviks-lninistes consistait en ce quils navaient pas semblable programme.

    Tout en jouant la carte de la dmocratie ouvrire au sein du parti, des syndicats et des soviets, lOpposition navait malgr tout, toujours, aucune rponse la question : Comment lutter ? De laveu mme des oppositionnels, une puissante bureaucratie rgnait dans tous les postes-cls et elle pourchassait toute tentative de libre critique. La propagande sur la question ouvrire se heurtait des obstacles analogues. Bien que critiquant la pression administrative et conomique exerce sur la classe ouvrire et numrant toutes les mesures prendre pour amliorer la situation, lOpposition se bornait en fin de compte des appels la lutte contre les atteintes aux droits des travailleurs, sans toutefois prciser les mthodes de cette lutte. Lauditoire, qui lisait les tracts et qui partageait leur ton critique, ne pouvait que conclure quon attendait de lui une forme particulire dactivit, savoir un simple soutien des reprsentants de lOpposition dans des runions, dune part, et la rengociation des conventions collectives ainsi que dautres rsolutions. Mme si les runions dusine acceptaient une rsolution propose par lOpposition ou mme si ses membres exprimaient massivement leurs protestations contre la politique socio-

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS 19 conomique du gouvernement, tout cela ne pouvait avoir dimpact rel, dans la mesure o le pouvoir de dcision tait monopolis par une tout autre sphre : les organes du parti et de lEtat, les bureaux administratifs et le GPU. Ce fut essentiellement le manque de volont de lOpposition pour tenir tte fermement et sans ambigits au pouvoir et son reprsentant principal, le VKP(b), qui a dtermin son attentisme et les contradictions de son programme politique et de sa tactique en gnral.

    Les contradictions de lOpposition Pour construire leur ligne politique, les dirigeants de lOpposition ont pos

    comme principe de base le caractre proltarien de lEtat sovitique. Tout en ignorant ainsi les perversions bureaucratiques du rgime, lOpposition considrait que le pouvoir appartenait avant tout la classe ouvrire. Cependant Trotsky raisonnait de la sorte : Un ouvrier pris individuellement, qui prendrait ses distances par rapport son milieu dorigine, pourrait arriver la conclusion que le pouvoir nappartient plus la classe ouvrire et que lusine est en vrit dirige par le triangle56, que la critique est formellement interdite, que lappareil reste tout-puissant dans le parti et que, derrire le dos des organismes sovitiques, le pouvoir de commander revient au fonctionnaire-apparatchik, etc. 57.

    Mais, selon lui, une telle conclusion et t errone puisquau fond le pouvoir navait chapp au proltariat que dans une certaine mesure, dans une moindre mesure, mais pas du tout dans un sens dterminant 58. Trotsky ne pensait pas une seule seconde que les fonctions de la classe dirigeante pouvaient passer aux mains de la nomenklatura parti-Etat. Ce ntait pas conforme sa conception de la lutte des classes suivant laquelle tous les antagonismes sociaux de la socit sovitique convergeaient vers une dichotomie invitable proltariat / capital priv, si le pouvoir nappartenait pas la classe dirigeante. La contradiction apparente entre dune part le constat dune situation injuste pour les ouvriers et dautre part les affirmations de la ncessit de sauvegarder la dictature du proltariat en URSS, ne dcontenanait nullement les chefs de lOpposition trotskyste. En fait, lessentiel de la question sur la nature du rgime consistait leurs yeux dans le fait que le gouvernement centralisait les moyens de production et que lEtat avait le monopole du commerce extrieur. Tout en se dsintressant de la ralit concrte de cette proprit dEtat ainsi que des rapports rels entre le gouvernement et la classe ouvrire, Trotsky rangea la question de la nationalisation des moyens de production dans la catgorie dfinie par le critre de la nature proltarienne de lEtat sovitique 59.

    A partir de la conception de lappareil dEtat en URSS, savoir le mcanisme du pouvoir politique de la classe ouvrire, on peut logiquement

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    20

    comprendre pourquoi lOpposition sest borne exclusivement aux mthodes rformistes et au problme de lamlioration des structures officielles au lieu de lutter contre ces dernires. Quand Hugo Urbahns, dirigeant du PC de gauche appel Ligue Lnine (Leninbund), issu du parti communiste dAllemagne, dclara en 1929 que le devoir des ouvriers sovitiques consistait dornavant dans le rtablissement de toutes les liberts dmocratiques, Trotsky nhsita pas un instant attaquer cette position. Cest que, selon lui, le rtablissement de toutes les liberts des ouvriers signifiait le retour une dmocratie bourgeoise, cest--dire au capitalisme. Le chef des bolcheviks-lninistes dfinissait comme seule acceptable une dmocratie qui ne risquait pas de perturber la systmatisation de toutes les relations sociales dans le cadre de la dictature du parti communiste. Pour Trotsky, la libert des organes ouvriers par rapport l Etat unique ntait pas indispensable ; elle tait mme dangereuse 60.

    Par consquent, en dfendant cette dmocratie ouvrire , lOpposition lenferme de facto dans le domaine contrl des syndicats et autres organismes effectivement tatiss, qui taient alors dj entirement soumis lappareil bureaucratique parti-Etat. Il va de soi quune telle approche empche automatiquement la prise en compte dun mouvement ouvrier qui se dvelopperait spontanment et de faon autonome. Les chefs avaient dailleurs une attitude ambige lgard de ces mouvements. Dun ct, ils voyaient bien que le rveil de lactivit du proltariat augmentait les chances de lOpposition mais, de lautre, ils craignaient que cette activit ne remette en question la dictature du VKP(b) qui leur apparaissait comme lunique forme possible du pouvoir de la classe ouvrire. Dans une lettre de mai 1928,Trotsky soulignait le fait que la raction des ouvriers face la politique bureaucratique en cours pourrait les conduire bien au-del des limites que nous considrons quil ne faut pas dpasser savoir celles du pouvoir bolchevique et de la dictature du proltariat . Dans ces conditions, Trotsky montrait que le devoir de lOpposition consistait aider le parti en pourchassant justement des tendances analogues avec la plus grande rigueur 61.

    Leffort des chefs de lOpposition pour empcher les excs de la lutte ouvrire et empcher que ses dbordements ne dbouchent sur un conflit ouvert contre lEtat sest videmment traduit dans leur conception de la lutte elle-mme. Les dirigeants des bolcheviks-lninistes refusaient catgoriquement la mthode des grves politiques parce quelles nuisaient, disaient-ils, au gouvernement ouvrier . LOpposition ne trouvait acceptables que les grves but conomique et encore exceptionnellement. La position de lOpposition ce sujet a t formule dans la dclaration de Kh.G. Rakovsky contresigne aussi par S.V. Kossior et M.N. Okoudjava : Le devoir de lOpposition est de canaliser les exigences de la classe ouvrire dans la lgalit du parti et des syndicats en la

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    21

    dtournant des mthodes de lutte comme la grve, par exemple, qui nuisent lindustrie et lEtat, cest--dire aux ouvriers eux-mmes 62.

    Une telle auto-limitation affaiblissait videmment de manire sensible lefficacit des bolcheviks-lninistes et dsorientait leurs partisans potentiels. Au moment de lmergence du totalitarisme, la liaison troite entre tous les organismes issus de lappareil parti-Etat, ainsi que lentre des ouvriers en corps lgaux ne pouvaient avoir dautre signification que la preuve incontestable de leur dfaite. Mais en mme temps, par fidlit ses schmas thoriques, lOpposition ne souhaitait pas admettre cette vidence. En refusant, en, toute conscience, de soutenir les mouvements ouvriers naissants, elle plaait son espoir dans la voie de la rforme interne du VKP(b).

    Sans tenir compte de ce quaprs son exclusion du parti, lOpposition trotskyste stait pratiquement transforme en organisation politique autonome, elle continuait se considrer comme une fraction du VKP(b) et dfendait sans faiblesse le systme du parti unique, intgralement caractris par la dictature du proltariat. La politique de lOpposition se focalisait entirement sur le rtablissement de la ligne politique du parti au pouvoir et sur la dmocratisation de son rgime interne. Les chefs de lOpposition supposaient que le noyau proltarien serait capable de faire pression sur lappareil du parti dans le sens de la ralisation dune profonde rforme proltarienne . Raisonnant de la sorte, lOpposition sefforait de favoriser le glissement gnral gauche du VKP(b) et de son appareil..

    Trotsky tait profondment convaincu de la ncessit de renforcer la diffrenciation interne du parti, laquelle tait cense permettre le rapprochement entre lappareil au pouvoir et les bolcheviks-lninistes. En laissant la bureaucratie un rle socio-conomique autonome, Trotsky affirmait que la fraction interclassiste et centriste de Staline ne serait jamais capable de maintenir un statu quo dans le parti et le gouvernement et ne pourrait donc se maintenir au pouvoir. Daprs sa mtaphore, un coup de la queue droitire sur la longue queue centriste allait induire invitablement une reconstitution radicale dans les rangs du parti 63.

    Dans larticle intitul Nouvelle Etape crit tout de suite aprs le XVe congrs, Trotsky prdisait que la crise conomique viendrait activer les forces bourgeoises, ce qui se rpercuterait dans le parti par la monte des droitiers. Quant aux centristes, incapables de se prsenter en force unie dans un contexte de confrontation soudaine entre diverses classes, ils allaient subir la rupture entre gauchistes , droitiers et sortis du jeu . En mme temps, les gauchistes se joindraient lOpposition pour combattre le Thermidor 64.

    Trotsky voyait la confirmation de son pronostic dans lassaut gauchiste de Staline au moment o la bourgeoisie pro-tatique tait intervenue, dune part contre la petite bourgeoisie du pays et, de lautre, contre les droitiers au sein

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    22

    du parti. Sous leffet des processus massifs qui touchent les centristes leur gauche, soulignait-il dans ses lettres et articles, cet assaut risque de se transformer compltement en cours de gauche , cest--dire en ferme ligne proltarienne 65 Trotsky a par consquent rsolument conclu, propos de la stratgie politique, fin 1928, que la ralisation dun bloc commun avec les centristes est pleinement rflchie et possible . Plus important encore est que seul un tel regroupement dans le parti permettra de sauver la rvolution 66. Mme plus tard, en exil Constantinople, le chef de lOpposition continuait exprimer sa conviction intime selon laquelle, dans un moment difficile, Staline serait bien oblig de les rappeler, exactement comme Tsretelli avait appel les bolcheviks pour combattre Kornilov 67.

    Tout en prsupposant un glissement gauche des centristes et en esprant que la propagande de lOpposition stimulerait la rforme du VKP(b), les dirigeants des bolcheviks-lninistes refusaient catgoriquement de se constituer en parti autonome, structur et avec son programme politique propre, visant la mobilisation des masses. Depuis leur intervention au XVe congrs, le 3 dcembre 1927, les oppositionnels continuaient daffirmer que la fondation dun second parti en URSS constituerait un danger imminent pour luvre de Lnine 68. De ce fait, lOpposition a condamn la cration de la Leninbund en Allemagne ainsi que de candidatures parallles aux lections ; Trotsky invitait ses partisans, au contraire, soutenir la liste du VKP en manifestant ainsi leur volont immuable de promouvoir lunicit du parti et de la classe ouvrire 69.

    Cette identification au parti officiel ainsi que le renoncement la constitution dune force politique indpendante condamnaient lOpposition senfermer dans les marges troites dune activit propagandiste dont lunique but tait la construction de cellules du parti. Suivant cette logique, quand les exigences de lOpposition dpassaient ces marges, comme ctait le cas, par exemple, quand lOpposition sadressait la classe ouvrire au sein du VKP (b) ou aux sans parti, le parti a mis fin leur initiative. Au fond il ntait possible dagir quen passant par le parti et en aucun cas en le contournant. La dcision de ne pas faire de propagande auprs des sans-parti qui taient pourtant la majorit de la population ouvrire, confrait invitablement la propagande des bolcheviks-lninistes un caractre hautement abstrait.

    Fidle sa stratgie, lOpposition autorisait donc les ouvriers non membres du parti jouer exclusivement le rle de levier de pression pour amliorer la situation dans le parti. Nammoins toute manifestation de mcontentement d la dictature du parti unique , inquitait quand mme les bolcheviks-lninistes. A la suite dun conflit dans une des grandes usines provoqu par la baisse des salaires, un oppositionnel de Krementchoug informait Sosnovsky au printemps 1928 et crivait : Par consquent, de nombreux phnomnes malsains apparaissent. Par exemple, quand on a fait campagne contre lOpposition, on a

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    23

    laiss courir le bruit quelle tait en train dorganiser un second parti parallle . Et les ouvriers rpliquaient : Quils lorganisent et on verra bien ensuite quel parti dfend vraiment la classe ouvrire et ce nest pas nous qui serons gns . De telles remarques inacceptables commencent un peu trop souvent rsonner dans la bouche des ouvriers 70. Bien videmment, les manifestations de positions inacceptables de ce genre pour lOpposition, ne manquaient pas. Des rsolutions analogues dveloppant lide de constuire un parti ouvrier dopposition paraissaient mme dans les organes du parti Moscou. Mais en mme temps, rien ne pouvait branler la ligne strictement rformiste du programme des bolcheviks-lninistes. Ces derniers non seulement ne voulaient pas se laisser entraner sur le chemin dune rupture dfinitive avec les centristes du VKP(b), mais en outre refusaient ladhsion des sans-parti. Fidles leurs conceptions politiques, ils suivaient strictement les positions exprimes au XVe congrs, Nous ne sommes pas dcids, et nous ne le serons jamais, faire juger par les sans-parti nos conflits au sein du parti .

    Lisolement dlibr et conscient des bolcheviks-lninistes qui se couprent de larges couches de la population, est devenu une des causes principales de la relative facilit avec laquelle les organes staliniens de rpression ont russi liminer. Leffort pour rester dans le cadre de lappartenance bolchevique au parti , na absolument pas permis lOpposition malgr lafflux dune partie douvriers communistes , de se transformer en une structure plus importante quun simple mouvement hermtique de dissidents lintrieur du parti. Loppositionnel N.N. Gavrilov a racont plus tard que lOpposition clandestine de lOpposition de la fin des annes 20 tait pourtant entoure dun nombre important de sympathisants lucides et convaincus . Mais force est de reconnatre quune des erreurs fatales pour lOpposition fut son refus de faire participer activement ses sympathisants dans ses rangs uniquement parce quils ntaient pas membres du parti, crivait dans ses mmoires Gavrilov 71. Sur toute la priode considre, la stratgie rformiste est reste en permanence la ligne gnrale de lOpposition trotskyste. Nammoins tous les oppositionnels ntaient pas daccord avec leurs chefs sur cette question. Dja, ds la mi-1928, il stait dvelopp une positon critique face au rformisme lintrieur du parti. Il sagissait avant tout de reprsentants de la nouvelle gnration entrs dans lOpposition avec la vague dinterventions ouvrires qui remettaient en question avec beaucoup de force les conclusions politiques ainsi que les prsupposs thoriques de Trotsky.

    Radek, qui maintenait une correspondance intensive avec les exils et recevait rgulirement aussi des informations d en-haut tait par consquent spcialement inform de ltat desprit des larges cercles de lOpposition. Il crivait dans une de ses lettres en septembre 1929 : Une partie importante douvriers et de jeunes a du mal comprendre le refus de la direction des

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    24

    bolcheviks-lninistes de fonder un nouveau parti VKP(b) dalternative 72. Certains opposants dbattent directement lide de rompre entirement avec lorganisation du VKP(b) 73. Et Radek de conclure : On observe clairement une dviation gauchiste au sein de lOpposition 74.

    Les dcistes et le dbat sur lunification Par la suite, le rapprochement dune partie des bolcheviks-lninistes avec

    les dcistes , une autre organisation de lOpposition des communistes de gauche dont les chefs incontestables taient T.V. Sapronov et V.M. Smirnov, tmoigna de la radicalisation dune partie des bolcheviks-lninistes. Le noyau des dcistes tait constitu par les communistes arrivs entre 1919 et 1921 et regroups dans une fraction du parti Pour le Centralisme dmocratique . Dans les discussions de 1923, ils taient intervenus du ct des partisans de Trotsky. Bien quen 1926 dj, trotskystes et sapronovistes aient cess de suivre un chemin commun, justement cause de la rconciliation des chefs de lOpposition unifie des trotskystes-zinovivistes avec la majorit stalino-boukharinienne du comit central. Les dcistes ont dcid de mettre en pratique ce qui a t formul dans la Plateforme des 15, publie lt 1927.de la rconciliation des chefs de lOpposition unifie des trotskystes-zinovivistes avec la majorit stalino-boukharinienne du CC.

    Lorientation politique des partisans de la Plateforme des Quinze diffrait trs sensiblement du point de vue officiel affirm par laile trotskyste. A la diffrence des oppositionnels qui partageaient les ides de Trotsky, les dcistes pensaient que Thermidor avait dj vaincu en URSS et quil ny existait plus ni pouvoir des soviets, ni dictature du proltariat ni vritable parti communiste. Le gouvernement actuel, qui se prsente sous ltiquette du pouvoir sovitique, quil avait pourtant lui-mme dtruit, devient maintenant une menace pour le proltariat. Le proltariat doit se battre contre ce gouvernement au nom de la dictature et au nom du vritable pouvoir des soviets , crivait V.M. Smirnov en 1928 dans une lettre la rdaction de la Pravda 75. En fait, les dcistes nhsitaient pas dclarer ouvertement que le pouvoir dans le pays tait pass aux mains dune bureauratie de type petit-bourgeois et qui avait transform la classe ouvrire en simple objet dexploitation tatique et capitaliste. En mme temps, tous les organes de la dmocratie ouvrire avaient t liquids et lorganisation premire de lavant-garde proltarienne qutait le parti communiste stait rvle ntre quun instrument auxiliaire au service de loligarchie au pouvoir. Non seulement il nest plus pour un parti proltarien, il nest plus un parti du tout (...) crivait Smirnov. Le parti au pouvoir est-il encore un organe de direction ? Si, non seulement il ne dtermine pas une direction gnrale mais si, en plus, il ne participe mme pas la recherche des

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    25

    solutions aux problmes importants ? Il suffit de poser simplement la question pour obtenir aussitt une rponse ngative 76.

    En dfendant des ides divergentes sur la situation politique et la nature du pouvoir en URSS, trotskystes et dcistes ntaient donc pas daccord quant aux mthodes et buts de leur action. Les partisans de la Dclaration des Quinze ne plaaient aucun espoir dans une quelconque amlioration de la ligne du parti et dans une rconciliation ventuelle avec son appareil. Ils nadressaient aucune dclaration au XVe congrs quils caractrisaient comme une runion gnrale des argousins staliniens 77. Dans ses lettres et ses articles, Smirnov se moquait de la gniale thorie de la tte et de la queue sur la base de laquelle Trotsky avait prophtis la rupture et le fameux glissement gauche dune partie des fractions centristes du VKP(b). Les dirigeants dcistes ne voyaient aucun lment progressiste dans lassaut gauchiste de Staline et considraient la possibilit de le transformer en une ferme ligne proltarienne comme lexemple flagrant des stupidits trotskystes . Il ny a rien de commun entre le coup gauche de Staline et la ligne proltarienne , souligne Smirnov. Pouvez-vous considrer cette caricature idiote comme votre auto-portrait, ne serait-ce quen plaisantant , demandait-il aux trotskystes 78.

    En refusant de manire catgorique la perspective dune alliance avec la bureaucratie parti-Etat, les dcistes se battaient pour un nouveau parti ouvrier et considraient la mobilisation des larges couches ouvrires comme indispensable la lutte contre la contre-rvolution actuellement en cours . Dans la stratgie rformiste des trotskystes, ils ne voyaient dune part, quune tentative utopique et, dautre part, quune substitution centriste qui sacrifiait la vraie lutte antibureaucratique au profit des tentatives visant stimuler la diffrenciation bureaucratique, tout en sappuyant sur ses lments les plus gauche ; les partisans de la Plateforme des Quinze soumettaient galement une critique aige la renonciation des bolcheviks-lninistes soutenir activement la lutte ouvrire dans les entreprises et lui confrer un caractre politique. Smirnov crivait : Les chefs des trotskystes utilisent la peur devant la seule et unique force sur laquelle nous pouvons compter . La position des trotskystes au sujet dun mouvement ouvrier indpendant les emmenait invitablement vers la passivit la plus pernicieuse au moment o la vritable lutte de classes tait dj en cours 79.

    Les dcistes considraient que leur vritable actitivit consistait favoriser le dveloppement de la lutte des classes toutes les chelles ainsi qu encourager les ouvriers crer leurs propres organismes politiques et professionnels. A terme, la lutte ouvrire devait se transformer en une confrontation permanente avec le gouvernement bourgeois et bureaucratique. En janvier 1929, le secrtaire du comit des gouverneurs du VKP(b) Arkhangelsk,

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    26

    S. Bergavinov a prsent Moscou un compte rendu de son dialogue avec Sapronov qui se trouvait alors en exil. Le chef des dcistes sest directement prononc en faveur de lorganisation de grves antigouvernementales massives ainsi que de la prparation dune nouvelle rvolution ouvrire 80. De plus, le centre clandestin des dcistes appelait dans ses documents la lutte contre le rgime en place 81.

    Conformment leurs convictions politiques, les dcistes, bien que leur effectif baisst en comparaison avec celui des trotskystes, menaient pourtant une agitation active dans les entreprises, participaient aux conflits dans le secteur productif et faisaient de la propagande auprs des sans-parti et des jeunes. Enfin ils publiaient et diffusaient une importante quantit de tracts et de manifestes. Daprs les propres termes dIaroslavsky au plnum du CC du VKP(b) en avril 1928, les dcistes menaient la lutte la plus vive contre le pouvoir parti-Etat 82.

    En rponse la critique de dfaitisme qui leur tait adresse, les trotskystes accusaient les dcistes dultragauchisme, de sectarisme, daventurisme. Un kyste ultragauchiste dans le corps de lOpposition , un exemple vivant du sectarisme ultragauchiste , voil quelques-unes des pithtes laide desquelles Trotsky disqualifiait ses opposants de gauche 83. Dans ses lettres ses camarades dides, Trotsky insista maintes reprises sur la ncessit de mener la lutte idologique contre le dcisme tout en essayant de dmontrer que la politique ultragauchiste pourrait aider les forces ennemies couper la tte la rvolution 84.

    Cette rivalit nempchait toutefois pas une partie grandissante des bolcheviks-lninistes de dvelopper lide du rapprochement et parfois carrment dune fusion avec les dcistes. En automne 1928, un trotskyste exil, M. Belb informait Radek : Jai un tas de lettres (certains de nos meilleurs camarades ouvriers) qui demandent un bloc avec le DC pour lOpposition. Il y a parmi nous des camarades qui sont tombs sous linfluence des dcistes et mnent une campagne nergique pour lunification . On ne peut pas nier que linfluence des dcistes va grandissant , constatait dans sa lettre un autre opposant, N. Efrtov.

    Peu aprs, il parlait franchement dune pidmie dciste fleurissant chez les bolcheviks-lninistes du fait de la politique officielle sur la classe ouvrire. En septembre 1928, la dclaration A lattention des camarades Trotsky et Sapronov et de tous les bolcheviks en exil, faite par un groupe ouvrier exil Termez, tait un appel clair lunification communiste de gauche Le Thermidor est en train de se consommer sa victoire manifeste (...) Nous savons tous trs bien que le pouvoir nappartient plus louvrier et que son exploitation est lordre du jour puisque la force ouvrire sest transforme en simple matire premire ; nous savons aussi que la bureaucratie sovitique du parti et des

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    27

    syndicats tient les rnes conjointement ces damns de spetsy qui ont annul le bon programme du parti (...) . Dans ces conditions o rgne la plus noire des ractions , les auteurs de la dclaration jugeaient indispensable dunir les deux groupes proltariens . Ils faisaient donc appel aux chefs trotskystes pour quils en finissent avec leur lutte diplomatique , cest--dire pour mettre fin toute ambigit dans leurs rapports avec lappareil dirigeant 85. De nombreuses lettres, individuelles ou collectives, dclarations et autres documents diffuss dans lOpposition faisaient partie dun tat desprit favorable au rapprochement avec les dcistes.

    Paralllement lmergence de la tendance officielle en faveur de lunification de lOpposition et de son aile gauche, les bolcheviks-lninistes ont t pris dans un processus de remise en question de leur propre thorie et pratique. Les discussions internes sur ltat politique et socio-conomique du pays, sur la nature du gouvernement ainsi que sur la stratgie adquate, avaient pour rsultat des divergences entre modrs et radicaux, rconcilis et sans compromis . Contrebalanant le poids des capitulards qui dfendaient le mot dordre de retour au parti , une tendance gauchiste qui ne voulait plus se laisser limiter par les directives rformistes de Trotsky ne cessait de se renforcer.

    Radek, le capitulard et les gauchistes Ltat desprit de notre colonie se trouve majoritairement lextrme

    gauche , crivait Radek son partenaire de pense, M. Golodiets, au printemps 1929, de la colonie dexils de Kolpachevo. En rponse aux discussions prcdentes, la majorit de la colonie concluait la nature non-proltarienne du gouvernement en place et refusait une fois pour toutes la perspective de construire un front commun avec laile gauche des centristes . Le Thermidor est pass , le parti est un cadavre , la bureaucratie est une classe part entire , telles taient les citations apportes de Kolpachevo par Golodiets 86. Semblable revirement au sein de lOpposition se renouvelait de la mme faon dans dautres rgions 87.

    La radicalisation des envois en exil refltait invitablement lvolution politique du pouvoir en place , dans la mesure o les arrestations infinies nourrissaient des colonies dexil en Sibrie et en Asie centrale de nouveaux afflux de bolcheviks-lninistes. Les exils taient en majorit de jeunes ouvriers qui, la diffrence des anciens combattants de lOpposition ntaient nullement prts considrer le pouvoir parti-Etat comme le leur . Ces nouveaux exils me rendent perplexe , crivait au printemps un des trotskystes modrs. Ces gens, absolument coups du VKP(b) et qui vivotaient, on ne sait trop comment, au sein des komsomols, manifestent maintenant leur joie chaque

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59 28

    faux pas du pouvoir. Il sagit en gnral dlments absolument anti-sovitiques .

    Nous nous sommes battus pour le parti et eux, ils lui crachent dessus , constatait Radek en t 1929, dans une de ses lettres Solntsev en exil, parlant de la partie bien connue des ouvriers qui soutient lOpposition. Ce nouveau milieu ne se satisfait pas des formules boteuses et idologiquement lches de Trotsky. Il a au contraire besoin de formules claires, de vulgarisation (...) Cette situation exige dj une rponse 88. La rponse la plus courageuse de la part deTrotsky l-dessus consistait en ralit tablir le vote secret dans les organes du parti et des syndicats, et il continuait effectivement considrer lEtat sovitique comme un Etat proltarien dformation bureaucratique. De nouveaux opposants, issus surtout de la jeunesse apprciaient cependant diffremment la ralit et exigeaient en consquence des actions bien plus radicales.

    Cette nouvelle tendance se confirme en partie dans une lettre adresse Sakhnovskaia le 6 juillet 1929. Radek y fait part de sa discussion Tomsk avec un ouvrier de Moscou qui partait en exil en mars de la mme anne A la question : Quelle doit tre la raction de lOpposition devant les problmes de ravitaillement dans les villes ?, jai reu la rponse suivante : LOpposition doit les prendre en mains. A ma question Sous quels mots dordre ?, la rponse a t A bas le gouvernement. A propos des mouvements dans les campagnes, on a dit quil fallait les soutenir. Et quand je me suis cri : Mais vous comptez boycotter le gouvernement ouvrier ?, un autre ouvrier moscovite qui tait venu passer son cong chez moi, a rpliqu dun air pensif : Le problme, cest que ce gouvernement nest justement pas un gouvernement ouvrier. Jai vu un prcipice souvrir littralement sous mes yeux. Ces deux rflexions, que je nai pas choisies exprs, dhommes dont le premier tait un homme ordinaire, sans exprience politique et le second quelquun de trs instruit, ne pouvaient pas tre dues au hasard. Trois jours plus tard, jai rencontr Moscou un tudiant oppositionnel envoy en exil. Il dfinit les devoirs de lOpposition littralement de la mme faon 89 .

    Cependant les groupes clandestins des bolcheviks-lninistes nont pas russi mettre en uvre ces projets dterminants : ils ont t presque tous limins par lOGPU dans lanne 1929.

    La rpression met fin lOpposition A lautomne 1928, inquiet du rle actif des bolcheviks-lninistes dans la

    lutte pour les ngociations collectives et leur agitation dans les entreprises, le comit central sest charg de la rpression renforce des groupes clandestins

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    29

    anti-sovitiques et anti-parti ; essentiellement dans les cas o ces derniers introduisent les lments de dsorganisation dans le milieu ouvrier 90. Suite la rception de la directive adquate, lOGPU a dploy mthodiquement son arsenal : fouilles et perquisitions massives chez les suspects, surveillance accrue, intervention de provocateurs. On est pass brutalement des arrestations grande chelle. A Moscou, par exemple, les organismes du parti formaient eux-mmes des dizaines spcifiques pour des rafles afin darrter la diffusion des tracts de lOpposition 91. Les commissions de contrle tentaient dobtenir le maximum de renseignements des capitulards qui ont officiellement renonc leur participation lOpposition. Ces derniers taient alors censs dcrire le schma organisationnel de leur groupe et communiquer les noms et adresses des opposants importants, etc.

    A partir de la fin de 1928, on a commenc mettre les bolcheviks-lninistes arrts dans des polit-isolateurs, danciennes prisons. Il arrivait couramment que les personnes arrtes navaient pas le droit de contacter leurs parents, ne recevaient plus de courrier et taient parfois assassins. En octobre 1928, dans une prison de Leningrad on a ainsi battu mort loppositionnel Henrikhson, un vieux bolchevik qui travaillait lusine Trougolnik et qui avait t commissaire de rgiment. Pour masquer ce crime, les surveillants ont carrment mis en scne son suicide 92.

    Cette rpression contre lOpposition a provoqu dans le mouvement ouvrier un mcontentement qui a souvent dbouch sur des protestations actives. Dans certaines entreprises, les ouvriers ont empch lOGPU darrter les bolcheviks-lninistes ou ont exig leur libration 93. Les vnements les plus graves de ce genre ont eu lieu Kiev en octobre 1928. La cause directe en tait larrestation de trente personnes qui travaillaient dans les grandes entreprises et les usines de la ville. Informs, les ouvriers de plusieurs usines ont envoy une dlgation lOGPU locale et exig leur libration immdiate. Repousss lentre du btiment, ils ont improvis sur place un meeting de 400 personnes environ. Le lendemain, les ouvriers sont de nouveau partis en manifestations pour protester notamment contre linitiative dune cellule du parti dune des usines touches, qui avait dcid lenvoi dune dlgation pour approuver les arrestations. Deux jours plus tard, nouvelles manifestations, un meeting de deux mille personnes est organis devant le comit du parti. Les forces spciales du GPU et les milices cheval sont intervenues pour disperser les manifestants 94.

    Ces vnements qui risquaient de se reproduire galement dans dautres endroits sont devenus sans aucun doute un des facteurs principaux qui incitrent la direction du parti lancer une campagne contre lOpposition, bien que cette dernire ait dj t intgralement crase, selon la version officielle, lanne prcdente. Une srie doprations effectues par lOGPU entre la fin de lanne

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    30

    1928 et la premire moiti de 1929 fut si grave que lOpposition ne lui a pas survcu.

    Le totalitarisme rgnant avait bel et bien russi liquider lOpposition. Insistant sur le fait que, pour rsoudre ce problme, le rgime stalinien disposait de moyens beaucoup plus puissants, par exemple, que le tsarisme qui dut combattre les rvolutionnaires jusquen 1917, Rakosvky crivait : Les bolcheviks, les syndicalistes et les ouvriers, que lon perscutait sous lancien rgime, avaient tout de mme trouv quelques moyens pour rsister larbitraire. Les premiers se sont servis de leurs droits, les deuximes de leur position dans le rgime capitaliste. Renvoys dune usine pour leurs ides politiques, ils pouvaient se faire embaucher ailleurs ou se mettre leur compte. Un bolchevik ou un ouvrier sans-parti qui porterait atteinte la ligne gnrale et sopposerait la mauvaise utilisation du pouvoir par le gouvernement dans le cadre de la construction de lconomie socialiste, subira invitablement et cette fois sans une possibilit dchapper, le mme triste sort .

    Les bolcheviks-lninistes affrontaient, dans les annes 1928-1929, un ennemi beaucoup plus puissant que celui que combattaient les bolcheviks-lninistes avant la rvolution. Le rgime autoritaire a t remplac par un rgime totalitaire qui avait pour but de contrler toutes les sphres de la vie sociale. On a coup court toutes les dclarations htrodoxes sur le droit et les conditions de vie ? Le systme, qui supposait une unification totale dans les domaines politique, conomique et psychologique, ne pouvait pas, en toute logique, tolrer une opposition quelconque non seulement collective, mais individuelle.

    La presse de la fin des annes vingt prsente la lutte politique comme une simple rivalit entre les ambitions personnelles des vojd (chefs)- communistes et une lutte pour le pouvoir entre groupements internes au parti. La ralit historique est videmment beaucoup plus complexe et ambige. La lutte de lOpposition communiste de gauche contre lappareil parti-Etat exprime par sa logique mme laffrontement entre des conceptions divergentes de forces sociales diffrentes.

    La crise des annes 1928-1929 consacra de manire objective la ncessit de moderniser radicalement les structures conomiques et technologiques en Union sovitique. La victoire politique de Staline et des privilgis de la bureaucratie qui le soutenaient, signifiait clairement : dabord le renforcement du cours vers laccumulation primitive du capital industriel aux dpens du niveau de vie de la majorit de la population, ensuite la liquidation de la Nep et le dbut de la collectivisation totale par la violence, dans les campagnes avec comme rsultat la consolidation du mcanisme de contrle bureaucratique sur la socit.

    LOpposition de gauche proposait pourtant un chemin tout autre : dabord acclrer lindustrialisation tout en protgeant le march libre, ensuite

  • LOPPOSITION COMMUNISTE DE GAUCHE EN URSS

    31

    transformer lagriculture selon le processus de la modernisation technologique, et finalement restreindre lappareil dirigeant et largir les droits des organismes ouvriers. Le destin na pas permis que ce programme soit ralis. Lattachement dogmatique de lOpposition la partiinost, (lesprit de parti), son attentisme politique, son espoir de rformes lintrieur du parti ainsi que sa croyance en une possibilit de compromis avec une fraction de la bureaucratie au pouvoir, ces quatre facteurs ont port prjudice au dveloppement dune vritable lutte de lOpposition contre le rgime parti-Etat. Elle avait pourtant toutes les chances de se produire, si seulement elle stait allie la lutte ouvrire spontane. LOpposition a subi une dfaite, nanmoins son activit entrera dans lhistoire en tant quultime tentative de rsistance politique organise lavnement du totalitarisme.

    Indications biographiques sur certains membres de lOpposition cits ici

    Belbi, M., de Moscou, li Radek, il le suit dans la capitulation, est

    rintgr avec lui dans le VKP(b). Nous navons pas plus dinformations. Efrtov, Nicola Ivanovitch, ouvrier, social-dmocrate internationaliste, il

    rejoint le VKP en 1917, tudie la Rabfak puis lInstitut des professeurs rouges. Membre de lOpposition unifie, il est exclu et exil, signe la capitulation dI.N. Smirnov.

    Golodets, Moisi Giliardov (1897), gologue, membre du parti en 1917,

    dport en 1928, il capitule avec I.N. Smirnov, il rejoint le groupe dI.N. Smirnov et est arrt avec lui et condamn.

    Radek, Kark Bernadovitch Sobelson, dit (1885-1939). Ce grand

    personnage pittoresque de lInternationale communiste a t un des vibrions de lOpposition de gauche. Dabord partisan dun nouveau parti , il retourne sa veste et fait de ses camarades de la veille lpouvantail qui justifie son ralliement Staline, avant de dnoncer les trotskystes par centaines. Longtemps collaborateur de Staline dans la presse, il est arrt puis condamn la prison aprs un procs o il se montre trs complaisant avec laccusation. Il est tu en prison.

  • CAHIERS LEON TROTSKY 59

    32

    Sakhnovskaia, Maria Filipovna (1897), membre du parti en 1917, engage dans lArme rouge o elle est commissaire politique, elle est membre de lOpposition de gauche, exclue en 1928, capitule avec I.N. Smirnov puis rejoint son groupe clandestin, est arrte. Il semble quelle ait t excute aprs son mari, officier suprieur, membre du mme groupe, leader de la grve de la faim de Magadan avec Krol.

    Sapronov, Timoti Vladimirovitch, (1887-1939), fils de paysan, peintre

    en btiment, membre du parti en 1910, il devient membre du bureau national du syndicat du btiment en 1914, est exil en 1916, milite dans le btiment sous les noms dAlexandrov et Chirokov, en 1917, il prside le soviet provincial de Moscou. Il appartient aux communistes de gauche contre Brest-Litovsk, (envoy en Ukraine, il y met Rakovsky en minorit), puis aux dcistes, lOpposition de 1923 o il est trs en vue, puis devient le leader des Quinze. Arrt en 1928, il est libr aprs un repentir public , pour lui, tactique , mais, arrt de nouveau, il trouve la mort en prison.

    Smirnov Vladimir Mikhalovitch, (1887-1937), membre du p