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  • 5/14/2018 Foucauld Magritte

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    53 Ceci n'est pas une pipe< Ceci n'esr pas une pipe >, L es C ab ie rs d c he min , n"2, 15janvier 1968, pp. 79-105. (Hom-mage a R.Magritte, decede Ie 15 aoar 1967.)Une version augrnenree de ce rexre, suivie de deux lertres er de quaere dessins de Magritte, aeee publiee par les editions Fara Morgana, Moncpellier, 1973.

    vorci DEUX PIPESPremiere version, celie de 1926, je crois: une pipe dessinee avecsoin; er, au-dessous (ecrire a la main d'une ecrirure reguliere, appli-quee, arrificielle, d'une ecriture de couvent, comme on peut en trou-ver, a titre de modele, en haut des cahiers d'ecoliers, ou sur un

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    tableau noir apres une lecon de choses donnee par l'instituteur),cette mention: < Ceci n'est pas une pipe. >L'autre version - je suppose que c'est la derniere -, on peut latrouver dans Auhe d l'antipode. Merne pipe, meme enonce, merneecriture. Mais, au lieu d'erre juxtaposes dans un espace indifferent,sans Iirnires ni specification, le texte et la figure sont places a I'inre-rieur d'un cadre; lui-merne est pose sur un chevalet, et celui-ci a sontour sur les lattes bien visibles d'un plancher. Au-dessus, une pipe

    exactement sernblable a celIe qui est dessinee sur le tableau, maisbeaucoup plus grande.La premiere version ne deconcerte que par sa simplicire, Laseconde multiplie visiblement les incertitudes volontaires. Le cadre,debour contre le chevalet et pose sur les chevilles de bois, indiquequ'il s'agit du tableau d'un peintre: oeuvre achevee, exposee, et

    portanr, pour un eventuel specrareur, l'enonce qui la comrnenre oul'explique. Et cependant, cette ecriture naive qui n'est au juste ni Ietitre de l'ceuvre ni I'un de ses elements picturaux, l'absence de routautre indice qui marquerait la presence du peintre, la rusticite del'ensemble, les grosses lames du parquet, tout cela fait penser a untableau noir dans une classe : peut-etre un coup de chiffon va-t-ileffacer bienror le dessin et le texte ; peut-etre n'effacera-t-il que l'unou I'autre pour corriger 1 '< erreur > (dessiner quelque chose qui nesera vraiment pas une pipe, ou ecrire une phrase affirmant que c'estbien une pipe). Maldonne provisoire (un < rnalecrir >, comme ondirait un malentendu) qu'un geste va dissiper dans une poussiereblanche?Mais ce n'esr la encore que la moindre des incertitudes. En voicid'autres : il y a deux pipes. Ou plutor, deux dessins d'une pipe? Ou

    encore, une pipe et son dessin, ou encore deux dessins representantchacun une pipe, ou encore, deux dessins dont l'un represenre unepipe mais non pas l'aurre, ou encore, deux dessins qui ni l'un niI'aurre ne SOntni ne representent des pipes? Et voila que je me sur-prends a confondre etre et representer comme s'ils eraient equi-valents, comme si un dessin etait ce qu'il represenre; et je vois bienque si je devais - et je le dois - dissocier avec soin (comme rn'y ainvite voila plus de trois siecles la Logique de Port-Royal) ce qu'estune representation er ce qu'elle represenre, je devrais reprendreroutes les hypotheses que je viens de proposer, et les multiplier pardeux.Mais ceci encore me frappe: la pipe representee sur le tableau- bois noir ou toile peinte, peu importe -, cette pipe < d'en bas >est solidement prise dans un espace aux reperes visibles : largeur (le

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    texte ecrit, les bords superieurs et inferieurs du cadre), hauteur (lescotes du cadre, les montants du chevaler), profondeur (les rainuresdu plancher). Stable prison. En revanche, la pipe d'en haut est sanscoordonnees, L'enormite de ses proportions rend incertaine sa locali-sation (effet inverse de ce qu'on trouve dans Le Tombeau des lutteursou Ie gigantesque est capte dans l'espace le plus precis) : est-elle,cette pipe dernesuree, en avant du tableau dessine, Ie repoussantloin derriere elle? Ou bien est-elle en suspens juste au-dessus duchevalet, comme une emanation, une vapeur qui viendrait de sederacher du tableau - furnee d'une pipe prenanr elle-rneme laforme et la rondeur d'une pipe, s'opposant ainsi et ressemblant a lapipe (selon le merne jeu d'analogie et de contraste qu'on trouvedans la serie des Batailles de l'Argonne, entre le vaporeux et lesolide)? Ou bien ne pourrait-on pas supposer, a la limite, qu'elle esten arriere du tableau er du chevalet, plus gigantesque alors qu'ellene paralt : elle en serait la profondeur arrachee, la dimension inte-rieure crevant la toile (ou le panneau) er, lentement la-bas, dans unespace desormais sans repere, se dilatant a l'infini.De cette incertitude pourtant je ne suis pas merne certain. Ouplutot ce qui m'apparait bien douteux, c'est l'opposition simpleentre le flottement sans localisation de la pipe d'en haut er la srabi-lite de celle d'en bas. A regarder d'un peu plus pres, on voit facile-ment que les pieds de ce chevalet qui porte Ie cadre OUla toile estprise et OUIe dessin est loge, cespieds qui reposent sur un plancherque sa grossierete rend visible er sur sont en fait biseaures : ils n'ontde surface de contact que par trois pointes fines qui otene al'ensemble, pourtant un peu massif, toute stabilite. Chute immi-nente? Effondrement du chevalet, du cadre, de la toile ou du pan-neau, du dessin, du texte? Bois brises, figures en fragments, lettresseparees les unes des autres au point que les mots, peut-etre, nepourronr plus se reconstituer - tout ce gachis par terre, tandis que,Ia-haur, la grosse pipe sans mesure ni repere persistera dans sonimrnobilite inaccessible de ballon?

    LE CALLIGRAMME DEFAITLe dessin de Magritte (je ne parle pour I'instant que de la premiereversion) est aussi simple qu'une page ernprunree a un manuel debotanique : une figure et le texre qui la nomme. Rien de plus facilea reconnai'tre qu'une pipe, dessinee comme celle-la; rien de plusfacile a prononcer - notre langage Ie sait bien a notre place - que le< nom d'une pipe >. Or, ce qui fait I'etrangete de certe figure, cen'est que la < contradiction> entre l'image et le texte. Pour une

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    bonne raison: il ne saurait y avoir contradiction qu'entre deuxenonces, ou a I'interieur d'un seul er rnerne enonce. Or je vois bienici qu'il n'y en a qu'un, et qu'il ne saurait etre conrradictoire,puisque le sujet de la proposition est un simple dernonstrarif Faux,alors? Mais qui me dira serieusernenr que cet ensemble de traitsentrecroises, au-dessus du texte, es t une pipe? Ce qui deroute, c' estqu'il est inevitable de rapporter le texte au dessin (comme nous yinvitent le dernonsrrarif, Ie sens du mot p i p e , la ressemblance del'image), et qu'il est impossible de definir le plan qui permetrraitde dire que l'assertion est vraie, fausse, contradictoire, necessaire,

    La diablerie, je ne peux rri'orer de l'idee qu'elle est dans une ope-ration que la sirnplicite du resulrat a rendue invisible, mais quiseule peut expliquer la gene indefinie qu'il provoque. Cette opera-tion, c'esr un calligramme secrerernenr constitue par Magritte, puisdefair avec soin. Chaque element de la figure, leur position reci-proque et leur rapport derivenr de cerre operation annulee desqu'elle a ete accomplie.Dans sa tradition rnillenaire, le calligramme a un triple role:compenser I' alphabet; repeter sans le secours de la rherorique ;prendre les choses au piege d'une double graphie. II approched'abord, au plus pres l'un de l'aurre, le texte et la figure: ilcompose en lignes qui delimitenr la forme de l'objer, avec celles quidisposent la succession des lertres ; il loge les enonces dans l'espacede la figure, er fait dire au texre ce que represente le dessin. D'uncote, il alphaberise I'ideograrnme, le peuple de lettres discontinueset fait ainsi parler le mutisme des lignes ininterrompues. Mais,inversement, il repartit I'ecriture dans un espace qui n'a plus l'indif-ference, I' ouverrure et la blancheur inertes du papier; il lui imposede se distribuer selon les lois d'une forme sirnulranee. II reduit lephonetisme a n'etre, pour le regard d'un instant, qu'une rumeurgrise qui complete les contours d'une figure; mais il fait du dessinla mince enveloppe qu'il faur percer pour suivre, de mot en mot, ledevidernenr de son texte intestin.

    Le calligramme est done tautologie. Mais a l'oppose de la Rheto-rique. Celle-d joue de la plethore du langage; elle use de la possibi-lite de dire deux fois les memes choses avec des mots differents: elleprofire de la surcharge de richesse qui perrnet de dire deux chosesdifferenres avec un seul er rnerne mot; I' essence de la rhetorique estdans l'allegorie. Le calligramme, lui, se sert de certe propriete deslettres de valoir a la fois comme des elements lineaires qu'on peutdisposer dans l'espace et comme des signes qu'on doit deroulerselon la chaine unique de la substance sonore. Signe, la lettre permet

    de fixer les mots; ligne, elle permet de figurer la chose. Ainsi, le cal-ligramme pretend-il effacer ludiquement les plus vieilles opposi-tions de notre civilisation alphabetique : montrer et nommer; figu-rer et dire; reproduire et articuler; imiter et signifier; regarder etlire.Traquant deux fois la chose dont il parle, il lui tend le piege le

    plus parfait. Par sa double entree, il garantie certe capture, dont lediscours a lui seul ou le pur dessin ne sont pas capables. II conjurel'invincible absence donr les mots ne parviennent pas a triompher,en leur imposant, par les ruses d'une ecrirure jouant dans l'espace, laforme visible de leur reference: savamment disposes sur la feuillede papier, les signes appel1ent, de l'exterieur, par la marge qu'ilsdessinent, par la decoupe de leur masse sur I' espace vide de la page,la chose rnerne dont ils parlent. Et, en retour, la forme visible estcreusee par l'ecriture, labouree par les mots qui la travaillent deI'interieur et, conjurant la presence immobile, arnbigue, sans nom,font jaillir le reseau