ghio - l'anarchisme aux etats-unis

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PAUL GHIO L'Anarchisme , aux Etats- Unis PRÉCÉDÉ D'UNE LETTRE DE LOUIS MARLE Librairie Armand Colin Paris, 5, rue de Mézières 19 03

Author: anattaembe

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Ghio - l'anarchisme aux etats-unis

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  • PAUL GHIO

    L'Anarchisme ,

    aux Etats- Unis

    PRCD D'UNE LETTRE

    DE

    LOUIS MARLE

    Librairie Armand Colin Paris, 5, rue de Mzires

    1903

  • A MADAME

    CCILE DE JONG VAN BEEK EN DONK

    En souvenir reconnaissant de sa prcieuse collaboration.

    P. G.

  • LETTRE DE M. LOUIS MARLE

    Vous avez, mon cher Ghio, produit une uvre et je vous en flicite. Les livres qui comportent un enseignement sont assez rares aujourd'hui pour que nous ayons le devoir de fixer notre attention sur le vtre. Car, justement, son mrite sera d'avoir fait pn-trer dans les cerveaux d'Extrme-Occident cette confiance de l'individu en soi-mme qui fait les hommes et rgnre les races.

    Vous semblez adopter pour vtres les doc-trines professes par Benjamin R. Tucker. D'autres les tudieront en se plaant sur le terrain de l'conomie sociale; ils les exalte-ront ou les combattront suivant leurs temp-

  • VIII LETTRE DE M. LOUIS MARLE

    raments, et selon qu'ils se seront pralable- , ment catalogus sous l'pithte individua-liste ou communiste . Je ne veux point apporter ma pierre cet difice de discussion. Vous savez que, si j'ai de la socit future une vision quelque peu diffrente de la vtre, je me suis toujours gard de cet exclusivisme absolu qui est l'cueil des systmes; syncr-tisme, spiritualisme, matrialisme, me pa-raissent tre les trois angles d'un mme triangle, et je crois que la vrit jaillira un jour de la synthse des doctrines.

    v

    Sociologiquement, il en est de mme : la thorie communiste intgrale, qui supprime la libert de l'individu, non plus que la thorie anarchiste absolue, qui ne reconnat pas l'utilit du contrat social, ne peuvent, il mon sens, se dfendre devant la Logique. Le Vrai me semble tre dans l'tablissement d'un modus vivendi entre les cellules sociales que sont les tres humains. Que ce lien entre

  • X LETTRE DE M. LOUIS MARLE

    de l. Car, toute transformation conomique doit correspondre une transformation poli-tique, et l'organisme central, reprsentant direct de la collectivit tout entire, n'est plus, dans la socit entrevue par les collec-tivistes, qu'une sorte de rgulateur, un indi-cateur des ressources et des besoins de tous.

    * ., "

    Aussi bien, passons: j'ai dit que je n'avais point entrepris de discuter. Je veux seulement examiner quelle influence peut avoir, en nos pays, la propagation des ides individualistes, d'essence anglo-saxonne, dont vous tes all tudier les manifestations outre-Atlantique.

    Vous tes, comme moi, mon cher Ghio, de cette race latine qui, durant des sicles, leva sur le monde le phare resplendissant de la pense humaine. L'ftme des anctres habite et chante en vous, et je n'en veux pour preuve que l 'harmonie de votr'e phrase et ce souci de l'image et de la couleur, qui fait vivantes vos descriptions et rend facilement acces-

  • XII LETTRE DE M. LOUISl\IARLE

    torpeur qui, si elle n'est secoue, est destine devenir mortelle. Nous sommes toujours la race cratrice. Mais l'individu, chez nous, ne sait point tirer parti de ce qu'il cre. Il manque de cette confiance en soi, de ce si prcieux esprit d'initiative, qui se rvle chez les Anglais ou chez les Amricains du Nord. Certes, nous n'en sommes pas encore arriv?s nous engourdir comme les Chinois aprs Khoung-Tseu ou les Arabes aprs les Abbas-sides. Cependant, accoutums des soumis-sions millnaires, courbs devant les Csars, puis devant le pouvoir papal, puis ensuite devant les dynastes absolus; habitus par consquent tout attendre d'un organisme central, - thocratique, monarchique ou ligarchique, - nous n'avons pas cette dmo cratie vritable dont, les premiers, nous avons donn la formule. Notre cerveau est assez puissant pour concevoir. Des visions le traversent, - visions prophtiques d'nn avenir meilleur. - Mais notre bras demeure inerte; aucune impulsion ne le meut il l'action, 'au geste librateur. Pourquoi? ...

  • XIV LETTRE DE M. LOUIS MARLE

    Ce qu'il faUait, ce qu'il faut encore, et plus que jamais, c'est, - ct de ces crivains et de ces penseurs, - des vulgarisateurs de l'esprit de rvolte: il faut montrer l'homme qu'il est une puissance. Il faut rditer le Discours sur la servitude volontaire, dbar-rasser l'individu de ses accoutumances de servilit et lui redresser le genou.

    *

    Peut-tre s'tonnera-t-on de lire, sous ma signature, cet loge de la mthode indivi-dualiste. Il est admis, en effet, par quelques-uns, que celui qui a adopt pour sienne une thorie philosophique ou sociologique n'a pas le droit de prendre, droite ou il gauche, ce qui, dans les autres doctrines, lui parait bon. J'estime excrable ce mode de raisonnement. Encore qu'loign d'tre absolument d'accord avec Tucker quant sa conception du rgime conomique futur, je reconnais cependant que ses ides doivent profondment - et heu-reusement - modifier le caractre des indi-

  • LETTRE DE M. LOUIS MARLE XV

    vidus de notre race. Et il faut, tout d'abord, faire des hommes . Plus ils seront dignes de ce nom, plus leur mentalit s'amliorera. Henry Maret, le dlicat et alerte polmiste, qui est, lui aussi, un individualiste, ne donne-t-il pas satisfaction, dans ses Penses et Opinions, ceux dont le temprament se tourne vers les aspirations communistes, quand il dclare que la proprit individuelle n'est pas la base ncessaire d'une socit? ... Et ceci ne dmontre-t-il pas que tout esprit libr, toute conscience panouie, en arrive

    - fatalement la connaissance de la vrit? ... Pour me rsumer, je vous dirai simple-

    ment, mon cher Ghio, - sans vous infliger nouveau la banalit d'un loge, - que votre livre m'a profondment intress. Il m'a mu d'abord en me rvlant toute une humanit misrable, disperse dans les bouges des grandes cits amricaines o pullulent les milliardaires; ensuite, j'ai senti, plus que jamais, en le lisant, combien il est nces-saire de donner l'homme conscience de sa valeur propre. Memento quia pulvis es L ..

  • XVI . LETTRE DE M. LOUIS MARLE

    lui crie l'criture. Parole stupide et nfaste. Eh bien, non! tu n'es pas que dela poussire, tre de race humaine 1... Tu es de la matire, soit, mais de la matire anime, de la matire sublime. Penche-toi sur ton me et regarde ... Tu te rendras compte que toi, dont quelques-uns de tes semblables, mus en oppresseurs, avaient voulu faire une brute, - tu es, en ralit, un Dieu!

    LOUIS MARLE.

  • L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    INTRODUCTION

    APERU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE

    Le fait caractristique que l'on constate dans toutes les socits humaines du pass et du pr-sent est l'existence, sur le mme territoire, et faisant partie de la mme collectivit, de deux catgories distinctes d'hommes: la catgorie des gouvernants et la catgorie des gouverns, la catgorie de ceux qui commandent et la catgorie de ceux qui doivent obir, la catgorie de ceux qui font les lois et la catgorie de ceux qui sont astreints les observer. Est-il absolument nces-saire que ces deux catgories humaines existent superposes rune l'autre! C'est ce que se sont demand les anarchistes, et leur rponse a t

  • 2 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS ngative. Que le gouvernement, disent-ils, soit le reprsentant d'un droit soi-disant divin ou l'ma-nation de la volont d'une majorit, le rsultat d'une conqute ou le produit d'un plbiscite, il ne peut tre qQe l'organe d'une violence perma-nente et systmatique. Suivant les anarchistes, l'tat, mme dans les socits les plus dmocrati-ques, organises sur la base du suffrage le plus universel que l'on puisse concevoir, serait donc forcment une entrave pour l'essor de l'initiative individuelle. Il agit par autorit; par consquent, il nous enlve une part de notre libert person-nelle. Qu'il nous mne sur la voie du bien ou' sur la voie du mal, c'est par force qu'il nous y con-duit, et nous n'entendons pas tolrer que nos actes soient le produit d'une violence.

    Mais l'tat nous protge, disent les dmocrates. Contre qui? Contre les criminels? Non! car la criminalit jaillit de la loi elle-mme et des monopoles qu'elle engendre. Supprimez la loi, dtruisez les monopoles qui en sont la cons-quence naturelle, et la criminalit disparatra son tour.

    La dmocratie, par consquent, n'a pas beau-coup d'attrait pour les anarchistes. Elles est, sui-vant eux, aussi autocratique que n'importe quel rgime absolu. La majorit des lecteurs, disent-

  • APERU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 3 ils, exerce une autorit abusive sur la minorit, et cela, non seulement en dpit de l'intrt de cette dernire, mais aussi bien en dpit de son intrt propre, car le vote de la majorit aboutit cons-tamment la conscration pratique des prtendus droits d'une minorit organise et dj toute-puissante avant les lections. Ainsi, le vote ne sert, n dfinitive, qu' lgitimer lgalement les privilges existants et consolider leur pou voir effectif. Comme les propritaires terriens n'li-sent jamais que des dputs vous au maintien du monopole de la proprit, et les industriels des dputs favorables aux prrogatives du capital, les ouvriers seront fatalement pousss lire des porte-voix de leurs vux de proltaires, c'est--dire des dputs dont l'influence tend ncessaire-ment la conservation de l'tat de servitude dans lequel vivent les travailleurs. Une lutte constante s'engage alors entre les diverses classes de la socit, tandis que la libert, dbarrasse des entraves de rtat et vivifie par un esprit volon-taire de solidarit humaine, amnerait facilement les individus une entente fraternelle.

    * " ..

    Telle est, en substance, l'opinion que les anar-chistes se. font de la dmocratie) et de la socit

  • 4 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS actueHe. Ils nient, comme on voit, et d'une faon premptoire, la ncessit et mme l'utilit de l'autorit. Pour les anarchistes, l'galit des hommes en droit, dont la Rvolution a consacr le pl"incipe, ne saurait devenir une galit de fait tant que le principe d'autorit dchanera une partie de la socit contre l'autre partie, causant ainsi un tat de guerre permanent.

    En ralit, - je parle toujours le langage des anarchistes, -la Rvolution nous a laiss, comme hritage certainement trs prcieux, l'galit des hommes devant la loi. Mais qu'est-ce que la loi? Elle reprsente, dit-on, la volont collective. O est-elle cette volont collective? Par quelle voie se manifeste-teHe? Qui l'a interroge? Qui avait le droit de l'interroger? Voil autant de questions auxquelles il serait utile, peut-tre, de rpondre, avant d'affirmer que l'galit des hommes devant ce qu'on appelle la loi quivaut une galit de fait, telle que les thoriciens de la dmocratie paraissent vouloir nous l'assurer par leurs ins-titutions politiques. La volont collective, nous n'avons aujourd'hui qu'un moyen de l'interroger et de la connatre: le vote. Rien de plus impar-fait que .le mcanisme d'une lection ou d'un vote plbiscitaire, mme dans un pays o le suf-frage est aussi universel que possible. Rien de

  • APERU DE LA DOCTRINE A1\IARCHISTE li

    plus illgitime, d'autre part, que le droit de com-mandement confr aux lus du suffrage uni-versel, ou la qualit d'inviolabilit reconnue un rglement issu du vote. Premirement, cette manifestation de la soi-disant volont collective est le rsultat d'une convocation, d'une invitation lance par une autorit existante, et qui com-mence par imposer d'abord ses rgles et ses formes, esprant voir sanctionner ensuite ses ides et son pouvoir. Deuximement, mme en admettant que les lecteurs gardent intacte leur libert de conscience et d'action, il est indniable que la masse actuelle des lecteurs ne reprsente qu'une faible partie des membres de la socit, les femmes tant ordinairement exclues du droit de vote ou, en tout cas, l mme o les femmes y sont admises, les lois constitutionnelles des tats modernes en excluant uniformment les individus au-dessous d'un ge dtermin ou qui ont commis des actes rprouvs par une autorit impose aux lecteurs actuels et non pas ma-nant d'eux-mmes.

    Enfin, et mme en admettant pralablement que la conscience des lecteurs n'ait pas subi de pressions et que l'ensemble de ces lecteurs repr. sente effectivement ce qu'on appelle la volont collective, nous nous trouvons tout de mme en

  • 6 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS prsence d'un phnomne qui est de nature branler notre assurance l'gard de la. lgitimit de l'autorit issue du vote. Dans la masse des lecteurs, nous remarquons de suite deux diff-rentes catgories d'individus : la catgorie des lecteurs constituant la majorit et la catgorie des leteurs constituant la minorit. L'une est toute-puissante, l'autre est esclave. La loi, l'au-torit, loin d'tre ainsi les manifestations de la volont de tous, ne reprsentent que les prf-rences du plus grand nombre, et .la force reste encore la base exclusive de l'organisation poli-tique.

    La majorit a des droits, la minorit n'a que des devoirs. Que devient, dans ce cas, l'galit dont parle le droit rvolutionnaire? Cependant l'ingalit de fait, qui rsulte des applications dmocratiques de l'galit de droit que la Rvo-lution nous a transmise, nous laisserait encore quelques esprances de rdemption si le privilge dont jouissent les majorits n'assumait pas fatale-ment des formes encore plus aigus et plus vio-lentes.

    Ici, ce n'est plus seulement la logique qui

  • APERU OF. LA DOCTHINE ANAHCHISTE 7

    parle, c'est l'histoire elle-mme. Le privilge des majorits, tout en tant issu d'un nombre consi-drable, tend, de plus en plus, devenir le mono-pole d'un nombre restreint d'individus, la majo-rit tant oblige dlguer son tour ses propres privilges. Une minorit organise s'em-pare alors, comme il est dit plus haut, du pouvoir et s'en sert comme d'nn instrument destin assurer son avantage particulier. Cette minorit prdominait dj, avant le vote, dans la vie sociale; elle ne reoit, par le vote, que la con-scration lgale de sa prdomination.

    L'autorit revt, dans ses mains, des formes extrieures que notre ftichisme dmocratique rend nos yeux lumineuses, mais dont l'clat, en ralit, ne sert qu' cacher les tnbres de l'ar-rire-plan, o gt notre servitude. La superstition politique de la dlgation du pouvoir ressemble de trs prs, comme disait Jules Simon, un tour de gobelet mtaphysique, la suite duquel on dcerne pompeusement la souverainet au peuple et on la lui enlve presque aussitt sous prtexte d'une transmission de pouvoir, laquelle lui-mme parat consentir, I!lais qui le laissera plus nu et plus dpouill qu'auparavant.

  • 8 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    L'autorit, quelque origine qu'elle puisse avoir, c'est la force, c'est la contrainte, c'est la violation systmatique de la libert. Aussi, partout o il y a socit, y at-il lutte constante ntre l'auto-rit et la libert. On a cru un instant que la dmocratie avait trouv le moyen de faire signer un trait de paix temporaire ces deux principes opposs. Comme, dans le domaine religieux, le symbole est cens amener l'entente entre l'homme et son Dieu, la loi, les rglements, les constitu-tions devraient produire la paix entre la libert et l'autorit. Malheureusement il n'en a pas t ainsi; au contraire, affirment les anarchistes, jamais l'abme qui spare ces deux principes n'a t plus profond que dans les dmocraties, car le poids de l'autorit est d'autant plus sensible que les hommes sont en voie d'acqurir la con-science de leur personnalit. Ils sont en mesure, maintenant, de connatre la valeur pratique et morale de la libert.

    L'homme soumis au commandement, quelles qu'en soientla nature etla porte, bonnes ou mau"": vaises, agit par obissance, ce qui, dans la plu-part des cas, signifie qu'il est la victime d'une

  • APERU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE 9 crainte. L'homme libre et indpendant, au con-traire, est pouss par ses tendances, ses vues, ses esprances. L'homme gouvern attend l'impul-sion, d'o il suit qu'il ne devancera cette impul-sion extrieure, ni ne la dpassera jamais, et il laissera sa propre force au repos toutes les fois qu'elle ne sera pas rclame. L'homme libre, par contre, tend l'action comme un liquide tend au niveau. Non seulement il excute mieux, mais il cherche et il trouve. Qu'est-ce que la puissance collective d'un peuple, compose de forces conti-nuellement diriges et obissantes? - La mani-festation brutale de l'inconscience. Tandis que le pouvoir actif d'un peuple dont les units simples qui le composent se sont dveloppes au souffle vhment et gnreux de la libert, est le rsultat d'une cohsion, d'une collaboration conscientes .

    ..

    .. ..

    En somme, l'autorit, qui devrait, assure-t-on, engendrer l'ordre, reprsente effectivement, sui-vant les anarchistes, l'essence mme,du dsordre. Elle trouble la conscience individuelle qui, en prsence de ses empitements, se rvolte ou s'affaisse. Dans les deux cas, le dsordre est vident: car, si d'un ct la rvolte nous dtourne

  • iO L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS de l'exercice normal de nos activits, l'abaisse-ment moral caus par la dfaite nous interdit, d'autre part, toute activit ultrieure. Et comme il ne saurait y avoir de progrs vritable indpen-damment de l'ordre, c'est--dire du libre essor des initiatives, dujeu spontan des lois volutives, l'autorit est, en outre, l'ennemie dclare du progrs.

    L'tat de progrs, en effet, peut tre reprsent par l'action que l'homme exerce sur le milieu o il vit. L'homme est esclave lorsque le milieu environnant est l'arbitre de ses actes; il est libre lorsque lui-mme est l'arbitre de ce qui se produit dans son milieu. Ainsi se mesure le progrs. La science, les applications de la science, les dcou-vertes, la critique philosophique ont ralis d'au-tant plus de progrs qu'elles ont su affranchir la conscience humaine des prjugs, des supersti-tions, des craintes dont elle tait auparavant encombre. Que de lenteurs, vrai dire, dans cette laboration intime, que de peines travers ces preuves! Car l'influence du milieu sur l'homme est beaucoup plus considrable que celle qu'il peut avoir sur les autres organismes. Son-geons seulement au climat. La flore, la faune, varient suivant la temprature des divers pays. Les tableaux svres qu'offrent les rares vgta-

  • APERU DE LA DOCTRINE ANAnCHISTE i i

    tions des rgions froides diffrent profondment des somptueux paysages que l'on admire dans les contres qu'claire la lumire du soleil tro-pical. En Afrique, les animaux sont agiles, vifs, recouverts de robes dont la diaprure charmante ravit l'il du naturaliste; en Sibrie, par contre,

    les pelages des animaux sont pais, aux couleurs unies et sombres, et les mouvements des animaux eux-mmes sont lourds, malaiss. L'homme, au contraire, est partout le mme. Il n'a que sa peau fine et dlicate pour se dfendre la fois des chaleurs quatoriales et des frimas des ples. Il dispose des mmes membres, ayant constamment la mme forme, pour traverser les luxuriantes forts et pour glisser sur les immenses tendues des glaces ternelles. I~'homme doit, par cons-quent, lutter contre des difficults extrieures infiniment plus grandes que tous les autres tres vivants qui peuplent ce monde, et son uvre d'adaptation au milieu dans lequel il vit a d tre beaucoup plus laborieuse. Aussi sa lutte se pour-suivra-t-elle, hlas! sans cesse, pendant les jours sans nombre venir ....

    lIe alque iIIa dies, alque alia, alque alia.

  • i2 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    1<

    " "

    En prsence de tant de difficults extrieures, les anarchistes se demandent comment l'homme pourra raliser les progrs dont il se sent capable et que rclame sa nature minemment investiga-trice, donner cours ses activits multiformes, si des difficults d'ordre intrieur, manant de lui-mme, viennent se greffer Sur les premires et entraver ses mouvements?

    Parmi les esclavages qui psent sur l'homme, il y en a un qui, d'aprs les anarchistes, prsente un danger plus grave que tout autre et d'autant plus redoutable qu'il a, jusqu' prsent, dfi toutes les rvolutions et rsist toutes les atta-ques : l'esclavage du principe d'autorit. C'est contre l'ide qu'un homme ait le droit d'exercer une autorit quelconque sur un autre homme que les anarchistes s'lvent. Ils apportent, ou pr-tendent apporter, dans la vie politique et dans les rapports sociaux les mmes conceptions posi-tives que la science a apportes dans la vie intel-lectuelle. Comme, dans le domaine scientifique, la seule autorit admissible est celle qui mane de l'observation, ainsi dans la vie sociale, disent les anarchistes, la seule autorit admissible est celle

  • APERU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE i3 qui mane de la volont; et comme, dans la science, rien n'arrte la marche ascendante du savoir, dans la vie sociale rien ne doit arrter l'essor libre de la volont individuelle.

    L'tat, par consquent, qui est l'emblme d'une autorit impose aux individus et non pas librement reconnue par eux, doit disparatre. Les entraves dont il nous charge empchent l'pa-nouissement de nos facults personnelles; il nous maintient, en politique, dans une situation ana-logue celle que la-doctrine de l'infaillibilit tho-logique a cre en philosophie.

    Il nous impose une foi passive dans ses lois, ses rglements, sa justice et ses justiciers; une foi qui n'admet pas de rplique, une sorte de {ides ex auditu, comme disent les scolastiques.

    Les anarchistes s'insurgent contre l'autorit, principe de violence et d'immobilit, au nom de la libert,' principe de scission, d'invntion et de progrs.

    L'autorit a svi sur l'humanit jusqu' prsent, parce qu'elle a eu pour complices la faiblesse et la paresse de l'esprit humain, prt souvent s'en-dormir sur l'oreiller de la croyance, se sous-traire la responsabilit de la recherche et de l'initiiltive. Mais la conscience humaine, malgr ses chanes, s'est rveille et demande sa dli-

  • f4. L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS vrance. Une htrognit croissante prend peu peu la place de l'homognit sociale des temps . passs: les hommes s'individuent, savent se gou-verner eux-mmes. Pourquoi donc persisteraient-ils se laisser gouverner par d'autres hommes?

    " ....

    Cependant la conception anarchiste de la vie sociale n'a nullement pour base, comme on pour-rait facilement le croire. et comme, d'ailleurs, beaucoup de monde le croit encore, un hypoth-tique tat de nature semblable celui dont parlent Hobbes, Spinoza, Rousseau et tous les philo-sophes du XVIIIe sicle. Les anarchistes ne veulent pas dtruire la socit, car la socit est l'ma-nation spontane de la nature humaine. Ils savent qu'elle est la fois le plus imprieux besoin de l'homme, de ses facults morales aussi bien que de son organisation physique, et un fait primitif, antrieur toute convention ou toute usurpa-tion de la force, contemporain de la naissance mme du genre humain. L'homme isol n'a jamais exist, si bien qu'on ne saurait attribuer l'homme une existence vritablement humaine qu' partir du moment o l'volution des espces s'est accomplie sur un certain nombre d'individus

  • APERU DE LA DOCTRINE ANARCHISTE Hi vivant sur le mme territoire. Les anarchistes contestent seulement la ncessit de cet organisme parasitaire qu'on appelle l'tat et qui s'est juxta-pos par la violence, disent-ils, aux individus constituant la socit. En effet, les anarchistes contestent que l'tat ait une autre origine que celle de la violence. Ils ne voient dans l'tat ni le pouvoir paternel de Spinoza, ni l'association contractuelle de Rousseau; ils dcouvrent plutt en lui le reprsentant du droit du plus fort invoqu par Hobbes. Comment pouvons-nous croire, demandent-ils, l'existence d'un contrat social dont l'autorit~ de. l'tat serait la cons-quence? Si un pareil contrat existait rellement, quoi serviraient donc les mesures de contrainte et les lois pnales dont aucun tat n'a jamais trouv le secret de se passer? Supposant mme, d'autre part, qu'un tel contrat pt s'tablir, il n'obligerait que ceux qui y sont entrs volontairement, que ceux qui l'ont sciemment et librement accept. Rousseau lui-mme, ne se dissimulant pas cette difficult fondamentale, soutient avec raison qu'un homme n'a pas le droit de disposer de sa pos-trit.

    Ainsi, de l'aveu du pre de la dmocratie lui-mme, l'tat devrait tre remis en question chaque nouvelle gnration; d'o il rsulte donc,

  • i 6 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS suivant les anarchistes, que l'tat, tendant son autorit au del des limites strictement contrac-tuelles, - en admettant comme hypothse qu'un contrat ait t sign, - repose sur l'arbitraire et sur l'usurpation.

    Les anarchistes se trouvent tous d'accord sur le point capital de contester la ncessit sociale de l'autorit. Leurs doctrines supposent, naturel-lement, l'existence d'une socit dont les membres possderaient la force de rgler limrs actes de faon viter tout conflit avec leurs semblables. Certains anarchistes affirment que les individus devraient puiser cette force dans la loi ternelle du bonheur individuel, d'autres prfrent lui donner comme fondement le devoir d'assurer le bonheur de tous; suivant les uns, cette force consisterait dans l'obligation toute volontaire de respecter les droits de chacun; suivant d'autres, enfin, elle rsiderait dans la renonciation, dans le dvouement spontan des individus. Il est extrmement difficile, mon sens, de prciser dans leurs dtails les programmes pratiques des diffrentes doctrines anarchistes.

    Tout ce qu'on peut dire d'elles, c'est qu'elles

  • APERU DE LA DOCTRINE ANARCIIISTE t 7

    comptent toutes galement sur la suppression de l'Etat comme sur une condition premire pour l'avnement d'une vie sociale meilleure. Les ph-nomnes conomiques et sociaux issus de l'orga-nisation actuelle de la socit semblent ne proc-cuper les anarchistes que d'une manire secon-daire. On chercherait, en vain, dans les ouvrages des crivains anarchistes des n perus positifs sur ce que devrait tre, dans ses dtails, la socit, lorsque le rgime de contrainte actuel aura t renvers; et, vrai dire, ce serait trop demander aux anarchistes que de prtendre quls nous pr-sentent un type d'organisation, eux, les ennemis dclars de l'organisation prtablie et autoritaire.

    Puisque tout le mal dont nous souffrons de nos jours vient du manque de libert, c'est la libert se~le qu'il appartiendra de nous donner le remde. Leurs vues paraissent, par consquent, essentiellement ngatives : mais il ne faut pas oublier, cependant, que la ngation, en ce cas, ne s'applique qu' un principe foncirement ngatif, c'est--dire le principe d'autorit, qui repose entirement sur ce prjug, jusqu' pr-sent universellement accept, que les hommes abandonns eux-mmes ne savent pas se con-duire d'une manire conforme l'intrt social et, partant, leur propre intrt.

  • tB L'ANARCHISME AUX TA'fS-U,NIS M. Benjamain R. Tucker, dont les doctrines

    sont exposes dans les pages qui suivent, est peu prs le seul thoricien de l'anarchisme qui ait os aborder pratiquement ct mthodiquement, une par une, les diffrentes questions qui int-ressent notre poque. Quant aux autres, dont les travaux sont gnralement connus, je trouve inutile d'en analyser les ides; il m'a suffi d'avoir indiqu le fond de ces ides, qui se rsume, je le rpte, dans la ngation absolue du principe d'autorit. Chacun interprte sa faon les suites de la chute de l'tat; chacun, d'autre part, pos-sde son secret lui pour y parvenir, et les moyens sont tantt violents, tantt pacifiques, tantt ils consistent dans la rsistance passive, tantt dans la rvolte ouvertement dclare.

    Le sociologue, malheureusement, n'a pas la possibilit de contrler la vrit ou mme la vrai-semblance des doctrines anarchistes, l'histoire ne nous ayant jamais parl que de matres et d'es-claves, de souverains et de sujets, de gouvernants et de gouverns. Mais, en attendant l'instant o ces doctrines seront mises l'preuve, rien ne sau-rait l'empcher d'admirer la foi profonde qu'ont les anarchistes dans la perfectibilit de la nature humaine, qui devrait nous donner un jour, suivant eux, la formule de l'galit vritable. Sous ce

  • APERU DE LA DOCTlUNE ANARCHISTE i 9

    rapport, leurs ides assument un caractre positif indniable; car les conqutes les plus lumineuses de l'homme ont toutes t le produit naturel de la libert; leur utilit sociale, leur pouvoir civilisa-teur se mesurent au degr d'indpendance de leurs auteurs vis--vis du milieu o ils vivaient, et sou-vent de rbellion contre ce milieu, dont leurs auteurs ont fait preuve. Le progrs n'aurait donc rien craindre de la suppression de l'autorit et de la chute de l'~~tat. Et s'il est vrai, comme il m~ semble intlubitable, que tout progrs suppose la ngation du point de dpart, l'humanit n'aurait pas non plus redouter les ngations de l'anarchie. En tout cas, il me paratrait dsolant que la socit moderne dt tout attendre des institutions dmo-cratiques et du parlementarisme. Les horizons humains n'ont pas de bornes, si bien que l'his-toire nous enseigne que les conceptions les plus avances n'ont t, jusqu'ici, que des tapes, des points de repre.

    Aussi ne nous effrayons-nous pas d'entendre le pote nous rpter aujourd'hui ce qu'il disait l'homme s'arrtant merveill sur le seuil du XIX." sicle :

    Regarde vers le ciel et vois comme il se dore: J'ai mis sur l'horizon du sicle nouveau-n Des splendeurs de couchant et des lueurs d'aurore;

  • CHAPITRE 1

    Les causes et les formes de l'action rvolutionnaire aux tats-Unis.

    Caractre de la dmocratie amricaine. - Elle n'a pas su empcher la formation des monopoles. - Pouvoir crasant de ln ploutocratie aux tats-Unis. - Le mouvement de rvolte du peuple amricain contre les monopoles. - Trois manifesta-tions distinctes de ce mouvement. - Le socialisme militant. - Le mysticisme social. - Les socits communistes. - Bl'O-th(!1'hood of the coopel'ative commonwealth. - Lc mouvement nnarchiste. - Les anarchistes intellectuels. - Les nnarchistes insurrectionnels.

    L'accusation la plus formelle que les anarchistes adressent l'autorit politique, sous quelque forme qu'elle se manifeste, est, comme je l'ai dit prcdemment, celle de favoriser la formation des monopoles et des privilges, d'empcher, par con-squent, l'tablissement d'une vritahle galit de fait entre les individus. Cette accusation leur parat d'autant plus lgitime que la dmocratie, quoique fonde en apparence sur l'ide d'galit, n'a pas su tenir ses promesses : car, relevant,

  • 22 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS comme tout autre rgime, du principe d'autorit, elle contient en elle-mme, affirment-ils, le germe de sa propre strilit sociale.

    Il importe de se rendre un compte exact de la valeur de la critique anarchiste. en examinant. avant tout, la porte pratique des conqutes sociales de la dmocratie. Dans ce but, nul champ d'observation n'est plus appropri que les tats-Unis de l'Amrique du Nord, le pays dmocra-tique par excellence.

    La dmocratie amricaine a ceci de caractris-tique qu'elle se prsente l'observateur dans un tat pur, sans aucun alliage extrieur, exempte par nature de toute adultration provenant d'un hritage d'ancien rgime. Les castes existant dans les pays europens avant la Rvolution, sont demeures inconnues la socit amricaine. Point de fodalit en Amrique, point de servage. L'esclavage des ngres, aboli en 1865, loin d'tre une forme essentielle de la vie sociale, n'apparat que comme un phnomne transitoire et tranger presque l'organisation politique et conomique. La socit amricaine est ne dmocratique et n'a eu aucun effort accomplir pour rester telle, aucune survivance seigneuriale abolir, aucune lutte dfensive entreprendre contre des institu-tions ou des traditions sculaires. Tel est l'avan-

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 23 tage indniable de la dmocratie amricaine sur les dmocraties europennes, greffes, plus ou moins, sur des socits base de privilges de caste.

    Nous avons beau, nous autres Europens, nous croire affranchis des vieilles institutions, ces insti-tut ions jouent toujours un rle considrable, sinon prpondrant. La noblesse, le clerg, l'arme, les trois castes classiques de l'ancien rgime, gardent, peu de diffrence prs, leur situation privil-gie d'autrefois; et cela, non seulement dans les pays monarchiques, o elles constituent le soutien naturel de la majest royale ou impriale, mais mme dans les pays rgime rpublicain. A vrai dire, les formes extrieures des gouvernements ne prsagent pas plus de la nature particulire ~e ces derniers que le costume n'indique aujourd'hui la qualit de ceux qui le portent. Aussi, un gouver-nement rpublicain marche-t-il souvent dans les ornires d'un gouvernement monarchique, et il suffit d'un prsident se donnant des allures aristo-cratiques pour que les anciennes castes regagnent facilement une influence qu'elles essayent, en gnral, de masquer par des dehors de soumis-sion la loi commune.

    Aux tats-Unis, ni la noblesse, ni le clerg, ni l'arme n'ont eu dans le pass aucun rle social

  • 24. L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    jouer. La noblesse n'a jamais exist; le clerg n'a aucun droit spcial faire valoir, relevant de l'in-dividu et non de l'autorit; l'arme n'a jamais t autre chose qu'un instrument docile aux mains de l'tat. Cependant, malgr la puret absolue de la dmocratie amricaine, on ne saurait affirmer qu'elle a pu empcher les privilges de s'tablir et de prosprer. Il serait oiseux, mon sens, de refaire ici, pour la millime fois, le procs des institutions dmocratiques de l'Amrique du Nord. Je me bornerai de simples constatations de fait empruntes la statistique, non pas en vue de prononcer des condamnations, mais dans le seul but d'expliquer, autant que possible, le mou-vement de rvolte qui se manifeste de plus en plus dans les rangs des travailleurs amricains contre le fonctionnement de la vie politique de leur pays.

    Le pote ct philosophe anglais Pope dfinissait ainsi le parti politique: The madness of the many (or the gain of the (ew, la folie du grand nombre au profit de quelques-uns . Cette dfinition li reu aux tats-Unis l'application la plus humiliante. C'est grce l'organisation des partis que le mot de ploutocratie y a pris une significaiion nette et prcise. Dans nul pays le pouvoir de la richesse, le money power , n'est aussi sensible qu'aux

  • 26 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS plus partager que trois milliards : ce qui don-nait, d'une part, un capital moyen de 15 millions de dollars pour 400 actionnaires et, de l'autre ct, un petit pcule de 9000 dollars pour chacun des 330 000 actionnaires qui restaient.

    Mme en admettant que la valeur nominale des actions et des obligations des trusts doive tre accepte sous toute rserve, il rsulte de ces chiffres qu'un petit nombre d'individus monopolise une partie considrable de la richesse du pays. Le journal New-Yor!. Tribune dressait, en octo-bre 1897, une liste de 4 047 millionnaires amri-cains, industriels ou agriculteurs, possdant en tout plus de 12 milliards de dollars, soit, en moyenne, environ 15 millions de francs chacun, et, ensemble, un cinquime de la richesse totale du pays.

    Les tats-Unis sont un pays la fois industriel et agricole. Cependant, quoique l'agriculture y conserve toujours un grand rle, on peut affirmer, nanmoins, aujourd'hui, que l'industrie tend de plus en plus occuper une place prpondrante. En fait, le commerce extrieur de l'Union a augment, depuis vingt ans, de 34 p. 100 pour les produits agricoles et de 250 p. i 00 pour les produits manufacturs. Bien que cela soit d, en grande partie, au dveloppement mme de l'in-

  • 28 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    1860 1880 1890 ~1900 --- ------

    Salaires ...............

    21;; 282 Nombre des enfants

    (moins de seize ans) ...

    120885 168583 Salaires ................

    17 26

    Dpenses diverses ......

    631 1028 Valeur des matriaux

    employs .......... .. 1032 3397 5162 7348 Valeur des produits, y

    compris les rparations et travaux fa~on ... 1 886 5370 0372 13019

    (Toutes los valours sont on millions do dollar~, 10 dollar valant 5 fr.IS c.)

    .Me bornant tablir une comparaison entre les deux annes f890 et HlOO, j'en arrive aux consta-tations suivantes :

    Nombre des salaris en 1800............... 4251 613 en 1000............... 5316 5t18

    Augmentation: 25,2 p. 100............ 1064985

    Montant des salaires en 1890... 1 801 228321 dollars 1900... 2323407257

    Augmentation: 22,7 p. 100. 432 178 036 dollars

    E=alaire moyen en 1890. . . . . . . . . . . . . . . .. 448 dollars en 19110.................. 437

    ----

    Diminution: 2,5 p. 100.............. ft dollars

    Voici, d'autre part, pour la valeur des produits: Valeur glolmle des produits in-

    dustriels en 1800............ 0372 837 283 dollars Valeur globale des produits in-

    dustriels en 1900............ 13019251 614 Augmentation: 30 p. 100..... 3646414331 dollars

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX ETATS-UNIS 29

    Toute cette norme augmentation dans la valeur des produits est donc alle accrotre la part du capital; si bien que la part faite au capital et celle faite au travail dans la rpartition du produit net, c'est--dire de la valeur du produit diminue du cot des matires premires et des frais gnraux, peuvent tre tablies de la fon suivante:

    1890 Dalla ...

    Valeurs des produits industriels.. .. . . . . . . . . . !l 372 437 283 Moins:

    Cot des matires premires. 5 lli2 OU 076 Frais gnraux, y compris l'in-

    trt du capital et l'amortis-sement drs machines....... 631 225035

    579326!lIH Produit net.......................... 3579168172

    }Ionlant des salaires: 52,7 p. 100........... t 891228321 Bnfice ilet ralis par le capital: 47,3 p. 100. 1 68793!l851

    1900 Dallur .

    Valeurs des produits industriels ...... 13019251 6U Moins:

    Cot des matires premires.. 7 34!l 911i 030 Frais gnraux, y compris l'in-

    trt du capital et l'amortis-sement des machines....... 1028558653

    "8378474683 Produit net............... .......... 4640776931

    Jl/ontant des salaires: 50;2 p. 100........... 2323407257 llntice nel rali~ par le capital: "'0,8 p. 100. 2 :317 3GU 674

    On retrouve ainsi la diminution de 2,5 p. fOO dans la part faite au travail, que l'on a pu cons-

  • 30 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS tater plus haut, en comparant les taux moyens des salaires aux deux mmes poques. Les annes 1901 et HlO2 ne marquent gure un progrs dans la rpartition des produits. Au contraire, on peut affirmer que le flchissement du montant des salaires continue, si l'on met ce dernier en regard de l'accroissement continuel des bnfices raliss par les chefs d'industrie.

    Mais le phnomne apparatra encore plus sen sible si l'on rappelle le fail du relvement graduel du cot de la vie aux tats-Unis. D'aprs les Bul-letins publis par le Department of labor, le pou-voir d'achat d'un dollar tait plus lev en 1890 qu'en 1902. En 1890, on pouvait acheter, avec un dollar, une plus grande quantit de buf, de jambon, de corned-beef, de lgumes, de fromage, d'ufs, de sel, de poivre, de th, de charbon, de ptrole, de meubles et de verrerie qu'en 1902. L'augmentation du cot de la vie a t admise, en outre, par M. Carroll D. Wright, Commis> sione1' of labm', dans son rapport au prsident Roosevelt sur la grve des mineurs de Pensyl-vanie, publi en septembre 1902. Depuis le mois de juillet 1897 jusqu'au mois de juillet 1902; les prix des objets ncessaires l'existence, aux tats-Unis, ont augment! suivant les index-figures donns par la Dun's Review; d'environ

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 3 t 27p. fOO. Le Wall street journal a galement con-stat une augmentation de 36 p. fOO dans les mmes prix, depuis le mois de janvier 1896 jus-qu'au mois de janvier 1903.

    En ralit, la valeur des produits industriels a subi partout un relvement considrable, qui varie de 16,6 p. 100 dans le Massachusetts, jusqu' 109,6 p. 100 dans la Floride.

    Mon but n'est pas de rechercher la preuve matrielle de prtendues tendances fatales de l'industrialisme moderne. Je vise simplement tablir les raisons qui rendent suspectes, de nos jours, les institutions dmocratiques des tats-Unis. Elles le paraissent d'autant plus, aux yeux d'un grand nombre de travailleurs amricains, que la croissante prosprit des capitalistes et la concentration des richesses conomiques paraissent dues surtout l'action complaisante des pouvoirs publics. Les fortunes colossales des quelques mil-liers de privilgis qui exploitent le travail de la masse n'ont pas t et n'auraient pas pu tre bties la seule faveur du libre jeu des forces naturelles. Depuis les franchises municipales jusqu'aux tarifs douaniers ultra-protectionnistes, les autorits publique8 ont livr quelques-uns ce qui appartenait toU!!. L'tat a t envahi par l'argent. Les trusts ont achet en gros et en dtail;

  • 32 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS et les lois, et la protection douanire, et des faveurs de toute sorte. Rien ne saurait rsister, aux tats-Unis, une bourse bien garnie. Les partis poli-tiques ne sont pas forms sur des questions d'intrt gnral, mais plutt sur des questions dntrt particulier. C'est, plus ou moins, le vice de toutes les dmocraties; cependant, il est, aux tats-Unis, plus flagrant que partout ailleurs.

    Nous pouvons en avoir une preuve indiscutable, en constatant le caractre minemment artificiel du protectionnisme amricain. Ce protectionnisme a cess, depuis longtemps, d'tre une mesure dfensive proprement dite de la production indi-gne; il est devenu, par contre, une arme d'oppres-sion dans les mains des capitalistes qui, grce lui, imposent aux acheteurs de l'intrieur des prix de monopole, toujours plus levs que ceux qu'ils pratiquent auprs des acheteurs trangers. Quoi~ qu'il soit extrmement difficile de se procurer des donnes exactes concernant les diffrences de prix grevant ainsi le consommateur amricain, le comit du parti dmocratique du Congrs de \Vashington a pu nanmoins obtenir des indi~ cations loquentes. J'emprunte les constatations faites il l'Amel'ican (ree trade Almanach, publi ptir l'American (1

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    :I,S3-6,52 :I,12-5,S3

    3,19 :1:1-65

    2,2:1 I,S6 1,37:1 1,5' 1,62 1,70 l,St 2,OS 2,'0 2,03 3,12 0,72

    dollars l,50 1,60 1,75 I,S5

    3 1{2-' 0,34 l,54

    IS,04 14,57 12,30 20,00 2:1,00

    7,50-S,41 6,75-7,00

    4,19 100,00

    2,90 2,60 2,00 2,70 2,97 3,10 3,37 3,7S ',0:1 ',32 9,70 2,60

    27 2:1 26 23 2:1 62 23 22 22 13 59 43 29 29 31

    :14-82 29 40 45 7:1 S3 76 85 SI 6:1 64

    211 261

    w ....

    t'" ;.; z > :=

    ~ fi:: t.z:I > c::

    ~ ~. ~ al 1

    c:: Z fi;

  • L'ACTIO~ nVOT.1JTIONNAInE AUX IhATS-UNIS 35 Ainsi, grce aux tarifs de douane complaisam-

    ment octroys par l'tat, la concentration capi-taliste s'exerce surtout il d(~pouiller les consom-mateurs indignes.

    Mais la concentration graduelle de la richesse se manifeste aussi dans l'agriculture. Le nombre des fermiers (cash tenants) et des mtayers ou colons partiaires (share tenants) tend augmenter au dtriment des propritaires exploitants (owners) , ainsi qu'il ressort des chiffres ci-aprs:

    RPARTITION DES EXPI.OITATIONS SU1\".\~T I.E MODE DE TENIJRE D(; 801. EN U!80, 1890 ET i !lOO.

    PROPORTION p.lOO DU 'tOTAl.

    ----------}o'airo-yuloir. FOlm:lgo. Mtayago. l'.-V. Ferm. Mt.

    1880. 2984306 322357 7022U 74,5 8 17,5 1890. 3269728 i54 659 840254 71,6 JO 18,4 1900. 3713371 752920 t 272 366 64,7 13,1 22,2

    En eITet, on peut, d'aprs le's Bulletins concer-nant l'agriculture amricaine, annexs au Censlts de 1900, dresser le tableau suivant de la marche progressive du fermage et du mtayage;

  • 36 L'ANARCUISME AUX i'TATS-lJNIS

    ACCROISSIUIEST DU FERllAGE ET DU MTAYAGB

    ~a~s e~ Terri~oires. Pourcentage dos proprits

    exploites sous la formo de fermage ou de mtayago.

    ---- -------1880 1890 1900

    1. Alabama.............. 46,S

    2. Arizona. ............. t3,2

    3. Arkansas ............ 30,9 4. California. .. .......... t 9,S 5. Colorado................ 13,0 6. Connecticut.. ........ 10,2 7. Delaware. ............. 42,4 8. District or Columbia..... 38,2 9. Florida........ ......... 30,9

    10. Georgia................. "",9 H. Idaho................... 4,7 t2. Illinois,.......... ...... 21,4 13. Indiana ........ , ...... 23,7 U. Iowa......... .......... 23,8 t5. Kansas............ ..... 10,3 16. Kentucky.......... .... 26,4 t7. Louisiana. ........... 35,2 18. Maine...... ............. 4,3 19. Maryland............... 31,0 20. Massachuselts .... ..... 8,2 21. Michigan................ 10,0 22. Minnesota............... Il,2 23. Mississipi........... '" 43,8 24. Missouri................. 27,3 25. Montana.............. 5,3 26. Nebraska................ t8,0 27. Nevada................. 9,7 28. New Hampshire......... 8,1 29. New Jersey ............ ' 201,,6 30. New loIexico...... ...... 8,t 31. New york............... 16,5

    32,1 17,8 H,3 H,5 46,9 36,7 23,6 53,5 4,6 2~,0 25,4 28,1 28,2 24,9 U,4 5,4

    31,0 9,3

    U,O 12,9 52,8 26,8 4.8

    24,7 7,ri 8,0

    27,2 4,5

    20,2

    57,7 S 8,4 l ft,9

    45,4 23,1 22,6 t2,9 50,3 43,1 26,5 59,9 8,7

    29,3 28,6 34,j) 33,2 32,8 58,0 4,7

    33,6 9,6

    15,11 17,3 62,4 30,5 !l,2

    36,!l H,4 7,5

    36,9 !l,4

    23,11

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 3i

    1880

    32. North Carolina.. ....... 33,5 33. North Dakota.... . . . . . . . 3,!J 34. Ohio .................. , 10,3 35. Oklahoma ............ .. 30. Oregon........ ......... 14,1 37. Pennsylvania............ 21,2 38. nhode Island,. ......... Hl,9 39. South Carolina ........ 50,3 40. South Dakota.. . . . . . . . 3,9 41. Tennessee............... 34,5 42. Texas...... ............ 37,6 43. Utah.................... 4,6 4~. Vermont................ 13,4 45. Virginia................ 29,5 46. Washington............. 7,2 47. West Virginia.. ... ..... 19,1 48. Wisconsin........ ..... 9,1 49. Wyoming... .......... 2,8

    1890

    34,1 (j,9

    22,9 0,7

    12,5 23,3 18,7 55,3 13,2 30,8 41,9 5.2

    14,0 20,9 8,5

    17,8 Il,4 4,2

    1900

    41,~ 8,5

    27,5 21,0 17,8 20,0 20,1 01,0 21,8 40,5 49,7 8,8

    14,5 30,7 14,4 21,8 la,5 7,0

    On . dira peut-tre - et les rdacteurs du Census l'affirment, en effet - que l'augmentation des exploitations fermage ou mtayage n'est pas un symptme fcheux, au point de vue de la rpartition des richesses, car elle relve des besoins de la culture. Quoiqu'il en soit, il rsulte de ces chiffres que nombre d'anciens propri-taires ont cess de l'tre au profit d'autres pro-pritaires plus fortuns.

    Au cours de l'anne 1902, les sentiments d'aversion du public contre les grandes combi-naisons financires se sont manifests d'autant

  • 38 L'ANARCHISIIlE AUX TATS-UNIS

    plus ouvertement, que le premier tait alors entretenu dans un tat d'excitation continuelle par la grve des mineurs de Pennsylvanie, dont on attribuait l'origine l'outrecuidance des patrons; et en raison aussi des menes du Beef-trust, ou trust de la viande, visant produire un renchrissement de la nourriture du peuple.

    En ce qui concerne les agissements du Beef trust, la hausse des articles de premire ncessit a effectivement eu lieu. Voici les donnes compa-ratives releves par le Commercial adverliser 1 de New-York et se rfrant au march de New-York:

    l-'HIX eOCI\.\NT

    ..:------~ ~----15 nOl'tt 15 aot 1:> septembl'e

    AUTICI.l-:S 1\)01 1902 I\J()"Z

    Porc (In livre) ....... o cenLs t5 cents 17 cents Corned beef(lu livre) . IG 20 2G Beu rre (In li vre) .... 22 23 3\ ufs (In douzaine) . tG 28 30

    La situation de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrire devenait alarmante, d'autant plus que les prix courants des autres articles, gale-ment de premire ncessit, suivaient, par une loi de sympathie conomique bien caractristique, la mme marche ascendante. Voici l'augmentation

    1. Aot-septembre 1 !J02.

  • 4-0 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS Sam dont la figure montrait des traces visibles de suffocation. En bas, se trouvait la lgende sui-vante: This would happen if trusts 1'un on indefini-tely without cont1ol. Voil ce qui arriverait si les I,'usts devaient suivre leur chemin indfiniment sans tre soumis aucun contrle . Un autre jour, la mme feuille donnait un nouveau dessin qui eut galement un succs considrable. Devant un tableau reprsentant une tribu gauloise de retour d'une expdition de pillages et de meurtres, et tranant derrire elle des prisonniers enchans, se tient un homme chauve, dont les traits dno-tent l'avidit indomptable et l'implacable duret de cur. Il est assis sur un fauteuil au milieu de monceaux de monnaies. La lgende de ce dessin tait ainsi conue : Trust baron : The1' methods we1'e primitive, but the'!] understood the first prin-ciples of the game. Le directeur de trust : Leurs mthodes taient primitives, mais ils possdaient dj les premiers principes du jeu . .

    Les autres journaux publiaient, leur tour, de nombreuses caricatures, plus ou moins spiri-tuelles, mais toutes visant dmasquer les agis-sements des t?'usts.

    La grve de Pennsylvanie achevait, d'autre part, de mettre en lumire les procds des patrons et l'gard des ouvriers, et l'gard de la

  • U L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS tests de la vie conomique et politique de l'V nion ; que tous les pouvoirs de l'tat leur sont fata-lement asservis. La justice n'est plus qu'un leurre aux yeux d'une grande partie du peuple, et. la police n'est que l'humble servante des nouveaux potentats. Comment voudrait-on que des inci-dents comme ceux qui ont accompagn les grves clbres de Pittsburg en iB77, de Homestead en iB92, de Chicago en iB94, et qui sont gravs dans la mmoire de tous ceux qui connaissent l'histoire des luttes conomiques du XIX sicle; comment prtendrait-on, dis-je, que des faits pareils; qui prouvent jusqu' l'vidence la con-nivence qui existe entre l'autorit et les chefs d'in-dustrie, ne laissassent pas de trace dans l'me amricaine? Lors de la grve de Pennsylvanie de Hl02, l'activit des autorits se manifesta sous des formes particulirement pres et violentes : le juge John J. Jakson, de la Cour fdrale de la Vir-ginie occidentale, appelait les grvistes des vam-pires et faisait emprisonner arbitrairement des mineurs, accuss du crime spcieux .de mpris de la justice , contempt of court. Le juge Kellar, de la mme cour, prononait que c'tait un crime que de distribuer des victuailles aux grvistes. D'autre part, les compagnies des chemins de fer enjoignaient aux maisons de gros de Cincinnati

  • L'ACTIO:'i fil~VOLUTIO:'i:'tAmE AUX TATS-UNIS 43 de ne pas vendre de viande l'Union des mi-neurs, sous peine de boycottage; et cela en dpit de la loi qui interdit formellement ces procds d'intimidation dans les conflits entre capital et travail.

    Pendant la grve de Chicago de iB!)4, une dl-gation de grvistes prsenta au prsident Cleve-land une adresse o il tait dit:

    Nous faisons appel vous, comme chef d'un gouvernement que nous voudrions appeler le ntre et que, dans l'avenir, nous sommes rsolus appeler le ntre. Nous faisons appel vous pour que vous nous indiquiez une toile d'esprance dans le firmament de la politique, une toile qui nous montre la possibilit de dlivrer notre pays, sans recours la force, du rgime de l'oligarchie capi-taliste. Le prsident Cleveland se borna, vi-demment, classer la ptition des ouvriers. Qu'au-rait-il pu faire, d'ailleurs, pour la ralisation de leur rve? Ainsi l'existence d'un gouvernement par injonction est devenue dsormais une certitude amre pour les travailleurs amri-cains.

    M. Pierpont J. Morgan, qui contrle lui seul, suivant l'expression amricaine, des entre-prises dont les capitaux nominaux, dans leur ensemble, atteignent la somme fabuleuse de 30 mil-

  • H L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS liards de francs, - la valeur effective, et fort dis-cutable, des titres ne saurait, en l'espce, tre mise en jeu, l'importance du phnomne cono-mico-politique de la concentration restant la mme - quivalant au montant global de la mon-naie d'or et d'argent circulant actuellement dans le monde; M. Morgan, dis-je, exerce aux tats-Unis un pouvoir rel auprs duquel le pouvoir lgal du Prsident de l'Union n'est peut-tre pas grand'chose. Et les autres milliardaires l'aident noyer, dans le gouffre de la corruption et du servilisme, l'autorit de l'tat. Aussi, les anciens abus et les anciens privilges renaissent-ils fata-lement, quoique sous des formes nouvelles, appro-pries l'organisation politique contemporaine. Ils consistent, quelquefois, en des attaques directes contre les personnes et les biens, mais plus sou-vent encore dans l'exploitation indirecte de la chose publique au profit des passions et des intrts gostes. Ils pntrent aisment dans les hautes sphres du gouvernement parce qu'ils savent s'abriter derrire telle ou telle tendance politique. Les convoitises des chefs d'industrie, imposant la grande majorit des citoyens des droits prohi-bitifs dont ils tirent seuls les avantages, peuvent, par consquent, s'taler librement sous le couvert d'une ide. C'est ainsi que le prsident Roosevelt,

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 45 qui, dans son message du 4 dcembre f902, com-menait par admettre que les monopoles sont des crations injustes, qui empchent ou para-lysent la concurrence; l'excs frauduleux de la capitalisation, continuait le Prsident, et les autres maux qui se trouvent en rapport de dpen-dance avec les organisations des trusts, et des pratiques qui affectent d'une manire nuisible le commerce intrieur de l'tat, peuvent tre vits par le Congrs, dans le but de rgulariser le commerce avec les nations trangres : c'est ainsi, donc, qu'aprs avoir constat les dommages causs par les monopoles, le Prsident refuse aussitt d'admettre la ncessit, en manire de remde, de modifier les tarifs douaniers, Voici les passages essentiels de la suite de son message :

    La diminution des tarifs des droits d'entre, comme moyen de frapper les maux produits par les t1'usts, serait un moyen entirement inefficace. Le seul rapport qui existe entre les tarifs et les corporations dans leur ensemble, c'est que les tarifs rendent les manufactures prospres, si bien que leur modification n'aurait d'autre rsultat que d'enlever aux manufactures leur prosprit actuelle. Le but que nous devons viser n'est pas celui d'accorder des avantages aux produits trangers! mais celui de donner de meilleures chances

  • 46 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS

    notre propre commerce, l'aide d'une sage lgislation. La question des t1'Usts est distincte de la question de tarifs. te pays n'a aucun dsir d'aborder cette dernire. 'Il

    On sent que ce message manque de base logique, mais on y sent surtout les proccupations lecto-rales de M. Roosevelt, candidat la Prsidence en t904. M. Roosevelt est, aujourd'hui, comme le parti rpublicain dont il est le porte-drapeau, infod aux grandes corporations industrielles; cependant, il est oblig, sous peine de compro-mettre le rsultat des prochaines lections, de donner un semblant de satisfaction l'opinion publique, hostile l'gard des trusts. Il labore des mesures rpressives, mais il sait bien que ces mesures ne peuvent avoir aucune efficacit vri-table, l'origine du pouvoir monopolisateur des trusts se trouvant ailleurs qu' l'endroit o il fait mine de les frapper.

    Le danger n'est certainement pas dans les trusts, considrs comme uvres de concentration de la production industrielle. Cette concentration peut avoir, et elle a certainement, des causes d'ordre technique et conomique dont personne ne sau-rait s'effrayer. Le dangel' rside dans la situation privilgie que les tarifs protecteurs crent ces combinaisons industrielles dont ils augmentent

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 47 la puissance jusqu' leur assurer le monopole absolu du march.

    Tel est, en ralit, l'aspect sous lequel on envisage, aux tats-Unis, le pril de la concentra-tion capitaliste.

    La rvolte du peuple amricain contre les ten-dances ploutocratiques s~est manifeste sous trois formes diffrentes: par le socialisme militant, par le mysticisme social, par le mouvement anar-chiste. L'objet de mon tude est de retracer les principaux aspects de ce dernier; cependant, je

    . crois utile de rappeler brivement les caractres saillants des deux autres mouvements, car ils ser-viront il mettre en lumire la nature vritable du mouvement anarchiste.

    LE SOCIALlS~1E IIIIJJTAl'iT.

    On a souvent affirm que le socialisme est un article import en Amrique, an imported article; le fait est exact, si l'on entend parler de la propagande socialiste, mais il cesse d'tre vrai si l'affirmation vise les ides socialistes collec-tivistes elles-mmes. Un crivain amricain, M. R. Skidmore, publia en 1829, il New-York, un livre intitul The 1'iohts of man to property,

  • 48 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS dans lequel l'auteur donne un plan de l'organisa-tion collectiviste, aussi complet que ceux que l'on trouve dans la littrature europenne du mme genre. Mais, cette poque, les conditions cono-miques de la socit amricaine ne pouvaient gure favoriser l'essor d'une pareille doctrine, l'exploitation des esclaves noirs constituant, alors, une garantie d'aisance pour les Blancs exploiteurs. L'histoire du socialisme, aux tats-Unis, ne date gure que de 1850, aprs le dbarquement en masse des exils des gouvernements europens dans les tats industriels du Nord, o l'esclavage commenait dj dcliner et o la main-d'uvre blanche tait gnralement prfre. Les adeptes du parti taient, au dbut, presque tous des Alle-mands; ils fondrent des unions socialistes il. Philadelphie, Boston, New-York et Balti-more. Mais leur nombre tait trs restreint et leur influence nulle, en dehors du cercle troit des diffrentes colonies allemandes. D'autre part, la guerre de scession arrta brusquement leur pro-pagande. Ce ne fut qu'en 1872, lors de l'tablis-sement New-York du sige de l'Internationale, dlibr au Congrs de La Haye de septembre 1872, que le parti socialiste put reprendre haleine et largir la sphre de son activit. L'Internationale tomba, mais ses principes lui survcurent, pro-

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS .9 pags sur le sol amricain par la foule immense d'migrs allemands, que les restrictions dictes par le grand chancelier obligeaient, plus tard, s'expatrier. En 1878, les forces socialistes taient groupes en trois grandes associations:

    1 The International working people's Asso-ciation;

    2 The International workmen's Association; 3 The Socialise labor Party. Les deux premires taient insurrectio~nelles;

    elles avaient surtout en vue la violence et l'effu-sion de sang: 'aussi, en parlerai-je spcialement plus loin.

    Le Socialist labor Party comprenait les socia-listes modrs. En 188', il possdait cinquante sections et 780 affilis payants. En 1888, le parti prsenta un candidat la Prsidence, qui ne recueillit que 2068 votes. Aprs cette tentative infructueuse, une scission clata au sein de l'asso-ciation cause des deux tendances qui s'y trou-vrent en prsence, l'une poussant le parti sur le terrain de la lutte politique, l'autre s'opposant son entre dans cette lutte. Le rsultat fut la scis-sion du parti en deux fractions : celle de New-York et celle de Cleveland; la premire appele Socialise labor Pa1'ly, l'autre Social Democratie Federation. Le Socialise Labor Party est, cepen-

  • 50 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS dant, rest la seule organisation vritablement forte du parti socialiste dans les tats-:Unis de l'Amrique du Nord. Il a fond un systme de

    Trades~[!nions dont l'ensemble s'appelle Socialist trades and tabor Alliance, qui est, aujourd'hui, une organisation dissidente.

    Le Populism, le Nationalism et le Single taxe;' movement n'ont t que des phnomnes tempo-raires, et se trouvent englobs dsormais dans le mouyement socialiste proprement dit, repr-sent, actuellement, la suite des dissensions survenues avec la Socialist trades and labor Alliance, par une organisation renouvele appele Socialist Party, tout court.

    Il faut considrer le Socialist Party, non pas comme une organisation ouvrire, se confondant, comme par exemple en Belgique, avec les nom-breuses institutions coopratives qui dans ce pays en sont l'manation, ou s'identifiant, comme en France, avec le mouvement syndical. Le parti socialiste amricain reprsente purement une ten-dance sociale, une sorte de groupement intellec-tuel et moral de citoyens partageant les mmes ides sur la proprit, sur l'tat, sur la distribu-tion des produits du travail.

    Il se sert surtout de la presse comme moyen de propagande, mais ses aptres ne ngligent pas

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX ETATS-UNIS 5t les longues. causeries contradictoires sur la voie publique, habituelles en Amrique. L'orateur monte sur une tribune improvise, dbite son discours et prie les assistants de lui poser des questions auxquelles, naturellement, il rpondra. A la fin de la runion, et mme au cours des dbats, les personnes prsente!? sont trs poli-ment pries de vouloir bien donner leurs nom et adresse. Le lendemain elles trouveront chez elles de volumineux paquets contenant des pamphlets socialistes. Le parti a une presse officielle com-pose de six journaux: The People (anglais), Vor-warts (allemand), l'Avanli (italien), Swiatlo (polo-nais),A 1'belare (danois). Volks Tribune (hollandais), tous publis New-York. Le journal The People seul est quotidien, les autres sont hebdomadaires. Mais la presse non officielle est beaucoup plus importante. Elle comprend une centaine environ de journaux quotidiens ou hebdomadaires dans toutes les langues, se publiant dans les princi-pales villes des tats-Unis. Quant aux livres et aux brochures, leur nombre est incalculable.

    Il est extrmement difficile, mon sens, de juger de l'importance effective des rsultats de la propagande socialiste en Amrique. On a remarqu, avec quelque raison, que le cachet allemand que porte cette propagande est de nature

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 55 de la puissance du capital et a,rracherait les dents des requins qui dirigent les syndicats indus-triels. Il aurait galement banni des grandes routes de l'activit humaine plus d'un tendard noir .... La Crappe libre de l'argent nous Cournis-sait non seulement notre cri de ralliement, mais un terrain commun de lutte contre les trusts, les corporations et les monopoles; en un mot contre cette puissance du capital sous laquelle le pays a t presque ruin, le travail rduit il la Camine et la libert personnelle supprime. Une fois runi dans cette communaut d'ides, le peuple pouvait, en phalange solide, marcher la destruction de l'esclavage social jusqu' ce que tout le systme capitaliste Ct aboli et que la socit humaine ft tablie sur la base de la proprit collective de tous les moyens de production et de circulation des richesses.

    Le parti socialiste amricain vise aujourd'hui, comme il y a sept ans, la destruction des mono-poles; c'est ce titre seul, c'est son titre de parti de combat, que je l'ai compris dans le mouvement de rvolte dont j'ai parl plus haut. Quant il son programme d'organisation sociale, il n'entre pas dans mon sujet de l'exposer ici.

  • 116 L'ANARCHISME AUX. TATS-UNIS

    LE MYSTICISME SOCIAL.

    Je me promenais un soir sur une place de je ne sais plus quelle ville amricaine, lorsque mon attention fut attire par des gmissements partant d'un groupe de personnes qui faisaient. cercle autour d'un des inn.ombrables orateurs publics que l'on rencontre un peu partout en Amrique. Je m'approchai un peu de l'endroit et m'aperus, en effet, que plusieurs hommes et femmes pleu-raient chaudes larmes. Au milieu du groupe, se tenait, la tte dcouverte, un individu d'une taille suprieure la moyenne, vtu d'une longue redingote noire. Son bras droit lev, il pointait l'index vers le ciel, promenant sur l'assistance des yeux d'illumin. Il venait, videmment, de faire un tableau navrant des misres de notre pauvre race et d'invoquer l'aide de Dieu pour le salut humain. De temps en temps, des auditeurs sortaient des rangs et allaient dposer leur obole dans le chapeau de l'aptre.

    Celui-ci suivait leurs mouvements et, tout en paraissant assez satisfait des rsultats tangibles de sa propagande, il s'cria tout ,coup d'une voix tonitruante: 1 do not want money, 1 only want men, Je ne veux pas d'argent, je veux seule-

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 57 ment des hommes ,.. Il entendait dire, naturelle-ment, qu'il dsirait avoir des partisans pour ses ides.

    Je ne me suis plus occup de savoir si ses dsirs avaient t satisfaits, mais il n'est pas impos-sible que le modeste orateur de ce soir-l soit aujourd'hui devenu le chef d'une nouvelle glise amricaine. C'est ainsi, en eITet, que naissent les sectes religieuses aux tats-Unis. La religion n'y vit pas de dogmes imposs, elle y vit de sentiments et de sympathies personnelles : dans ce caractre profondment libertaire et individuel de la religion aux tats-Unis, rside prcisment le motif prin-cipal du peu de succs du catholicisme dans l'Union, quoiqu'il ait su mitiger, en une certaine mesure, son intransigeance traditionnelle. Les Amricains donnent au christianisme la signification d'une rgle pratique de vie, non celle d'une rvlation entranant des rcompenses ou des peines ter-nelles suivant notre manire de s'y conformer. Il tait naturel, p~r consquent, que des mes prises des enseignements du Christ prouvassent le dsir d'opposer une rsistance morale aux tendances excessivement gostes de la socit. Le mysti-cisme social ou, si l'on prfre, le socialisme mys-tique, est le rsultat de cette prdisposition sp-ciale d'un grand nombre d'esprits. Il a donn,

  • 58 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS comme on sait, des fruits copieux et varis, et je ne pourrais en refaire l'tude, mme avec la per-suasion d'apporter des documents indits, sans sortir du cadre prcis de mon travail.

    Les nombreuses tentatives de colonisation com-muniste qui eurent lieu aux tats-Unis et qui s'y laborent chaque instant, sont une manifesta-tion caractristique du mysticisme social. Les cri-vains qui s'en sont occups les ont divises en deux catgories distinctes : celles base religieuse et celles base purement conomique. Cette dis-tinction me semble artificielle, toutes les socits communistes des tats-Unis relevant galement du sentiment foncirement religieux de la renon-ciation individuelle. On a cru remarquer dans les ides de Owen et de Fourier, sinon dans celles de Cabet, les pionniers du communisme aux tats-Unis, un certain respect de la libert et de l'ini-tive individuelles : malheureusement, il a t prouv que la vie phalanstrienne n'est rellement pas de nature dvelopper ces dons prcieux. L'histoire de presque toutes ces colonies commu-nistes se rsume par un rcit ininterrompu de dfaites. Mme Brook tarm, qui avait t un essai de communisme effectu par une lite intellec-tuelle, a d sombrer pitoyablement au bout de quelques annes. Les quelques restes de la vieille

  • L'ACTION nVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 59 et de la nouvelle Icarie; les communauts des Sanctificationnistes, fonde en 1868; des Inspira-tionnistes, fonde en 1848; des Zoarites, fonde en 1817; des Shakers, la plus ancienne de toutes, fonde en 1776; deux ou trois autres encore ont pu, seules, rsister. Il faut remarquer cependant qu'elles ne sont plus, dsormais, que des commu-nauts confessionnelles, de tout point semblables aux congrgations catholiques. Elles ne reprsen-tent pas, vrai dire, des organisations de rvolte, car plutt que de se rvolter contre les exigences de la vie relle, elles s'y rsignent compltement. Leurs affilis ne luttent pas contre l'injustice, ils la subissent; et, dans le but de se soustraire au spectacle douloureux des comptitions humaines, ils s'isolent du monde et s'absorbent dans la con-templation de la vertu ternelle. Cependant, leur rsignation ne cesse pas, dans le fait, d'tre le rsultat d'une rvolte morale digne d'tude.

    "

    D'une tout autre importance est, aux tats-Unis, le mouvement coopratif que j'appellerai rformiste, car il vise la modification de l'organisa-tion sociale d'aujourd'hui par la substitution d'une conomie cooprative l'conomie bourgeoise

  • 60 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS actuelle. Les Knights of labor, les socialistes chr-tiens, les Fabiens poussent tous galement le peuple sur la voie de la coopration. Mais c'est grce surtout l'initiative qui aboutit la consti-tution de la Brollterhood of tlte cooperative com-monwealth, que la conception cooprative rfor-miste a pris une forme prcise et a t entoure par cette aurole de religiosit qui accompagne si souvent les mouvements sociaux aux tats-Unis. La BrotherllOod est une filiation du mouvement populiste, mais, la suite de la fusion du parti populiste avec le parti dmocratique, en 1896, elle devint une institution indpendante. Les bases dfinitives en furent poses au congrs coopratif de Saint-Louis du mois de juillet 1896. Les con-gressistes lancrent, celte poque, un appel dans lequel il tait dit, entre autres choses: Tout est perdu pour l'humanit; la socit se dsagrge. Il faut que des forces nouvelles se forment et s' orga-nisent pour en oprer le sauvetage : cela, non . pas dans le but de constituer un parti politique nouveau, mais en vue de prparer la rforme sociale. )) On peut lire cet appel dans le journal Saint-Louis Sem' de l'poque. Le mme journal publia, d'autre part, dans son numro du 24, juil-let 18U6, le texte du discours d'ouverture pro-nonc par le prsident du congrs.

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 6i

    Nous avons convoqu un congrs national coopratif, dit le prsident, afin de doter d'une organisation pratique les institutions et les snti-ments coopratifs qui existent dans l'Union et y . prennent une extension toujours plus grande. Pour que cette organisation devienne possible, il faut que le puple apprenne pratiquer lui-mme la coopration. L'objet principal du con-grs sera d'tablir des relations harmonieuses entre toutes les associations coopratives exis-tantes : magasins, crmeries, usines, assurances fraternelles sur la vie et contre l'incendie, labor exchanges (sortes de coopratives ne vendant qu'aux associs et seulement des marchandises fabriques par les associs eux-mmes), colonies coopra-tives, maisons de pub~ication, entreprises prati-quant la participation aux bnfices et, en gnral, toutes les socits ayant un caractre coopratif dont la propagande tend l'tablissement de la proprit municipale des services publics et de la proprit nationale des monopoles. Le prsident du congrs continua en affirmant la ncessit de propager les ides de coop-ration, si bien qu'aprs la discussion qui suivit son discours, l'assemble dcida la consti-tution de la Btotherhood. On se rendra compte du caractre confessionnel de cette institution, en

  • L'ACTION REVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 63 prament myst~que du peuple amricain. La B10-therhood cessera d'exister, peut-tre, mais son uvre ne sera pas perdue, et beaucoup d'autres institutions pareilles suivront certainement ses traces.

    A peine fonde, la Brothe1'hood se mit en rap-port avec une colonie cooprative qui existait dj, la colonie de Ruskin, dans le Tennessee, dont l'organe The coming Nation mit immdiate-ment ses colonnes la disposition de la nouvelle initiative. Voici, en passant, la dclaration que la colonie de Ruskin faisait signer ses membres:

    Je jure d'abdiquer ma libert naturelle, -dont la tendance est de faire oublier les droits d'autorit, - au profit de la libert sociale qui, tant base sur les principes du droit et de la justice, sauvegardera mes droits et ceux de mes semblables .

    Dans des statuts de la colonie il tait dit: Nous ne voulons ni dbit de boisson, ni

    police, ni glise, car les trois vont la main dans la main.

    Il est noter, cependant, que les colons de Ruskin, tout en n'ayant pas d'glise, se runis-saient souven t dans un endroit dtermin pour s'absorber dans une mditation spirituelle.

    La colonie de Ruskin dans le Tennessee a t

  • 6~ L'ANARCHISME AUX TATS-mUS vendue en f896 un entrepreneur priv. Un cer-tain nombre de ses fondateurs et membres allrent ensuite fonder une nouvelle colonie portant le mme nom dans l'tat de Georgie, mais ils durent,

    . peu aprs, se disperser 1. Les colonies coopratives ont foisonn pen-

    dant ces dernires annes aux tats-Unis, et celles qui existaient dj gnt reu, grce l'aide de la Brotherhood, une impulsion nouvelle. Parmi ces dernires, celle des Roycrofters East Aurora, dans l'Eric county, fonde en f895, est particuli-rement floJ;ssante. Le village de East Aurora est situ fB milles de Buffalo, dans l'tat de New-York. Son fondateur est Elbert Hubbard, qui s'est inspir des doctrines de Thomas Roy-croft, un cooprateur anglais du xvu" sicle. La colonie s'occupe exclusivement de travaux d'im-primerie et de reliure. Elle est admirablement organise, grce au dvouement de son fondateur et de ses trois enfants. Tout le monde y est accueilli bras ouverts et peut y rencontrer un milieu de puret morale et de solidarit humaine absolument idales 2.

    1. On trouvera des dtails intressants sur la colonie de Ruskin dans un article sign J.-W. Braam, publi dans l'American iournal of 8ociology de Chicago, du mois de mars 1903.

    2. M. Elbert Hubbard lui-mme raconte les origines de sa colonie dans un article paru dans la revue Wisdom de Boston. du mois d'aot 1902.

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 65 Le mystici~me social, quelles que soient les

    formes sous lesquelles il se manifeste, a, comme on voit, pour but de constituer des associations, non seulement indpendantes du pouvoir et des monopoles qui en dcoulent, mais mme tendant contrecarrer les empitements de ces monopoles~ Il doit, par consquent, tre envisag comme une raction du peuple contre la ploutocratie domi-nante, au mme titre que le socialisme militant ou le mouvement anarchiste dont je vais m'occuper.

    LE MOUVEMENT ANARCHISTE.

    La propagande anarchiste a revtu, dans le monde, deux formes distinctes : l'individualisme libertaire et le communisme insurrectionnel. Le premier vise une rvolution naturelle, car il fait appel exclusivement l'nergie active et paisible des individus; le second est "essentiellement insur-rectionnel parce qu'il veut la destruction de la vie individuelle. Les tats-Unis ont connu et con-naissent les deux formes d'anarchisme; cependant il est remarquer que si l'individualisme outrance y a t un produit spontan du milieu et de la race, le communisme insurrectionnel y assume, par contre, tous les caractres d'un article

  • 66 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS import, qu'on a galement signals au sujet du socialisme collectiviste. Les deux mouvements, d'ailleurs, ne diffrent que par leurs mthodes respectives de propagande, le communisme tant seulement une dgnrescence du socialisme col-lectiviste.

    Le mouvement anarchiste individualiste, que j'appellerai plutt intellectuel, car son action a comme seuls organes le raisonnement et la con-viction, a reprsent, au commencement, en Amrique, une rpercussion sympathique du mou-ment libriste anglais dirig par Cobden et la ligue de Manchester. Lorsque Cobden prononait, le 30 mars f843, au thtre Drury-Lane de Lon-dres, son clbre discours sur l'migration, dans lequel il voquait les suites nfastes des mono-poles agraires, les migrs anglais et cossais de la Nouvelle-Angleterre avaient dj sem, sur le sol amricain, le grain de la haine contre tout pri-vilge et toute restriction. Au cours de son impro-visation Cobden avait dit: D'aprs une enqute effectue au milieu des ouvriers, ces derniers, ques-tionns sur la ncessit o ils se trouvaient de s'expatrier, rpondirent : Ne serait-il pas plus simple de porter les aliments vers nous que de nous porter nous-mmes vers les aliments. - Je n'ai aucune objection, continuait Cobden, for-

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 67 muler contre l'migration volontaire; mais l'mi-gration qui provient de la ncessit de fuir la famine l.qale, c'est la dportation et pas autre chose. Rendez au peuple le droit d'changer les produits de son labeur contre du bl tranger et il n'y aura personne en Angleterre qui ne puisse jouir du bonheur de vivre dans la terre natale. Par-lant contre les lois des crales, Cobden avait dj dit ailleurs: Qu'est-ce que le monopole du pain? C'est la disette du pain. Qu'est-ce que la disette du pain? C'est le vol pratiqu par les propri-taires sur le peuple.

    A cette mme poque, Josah Warren, de Boston, avait dj entrepris dans son pays une campagne destine supprimer toute limitation lgale de la libert du commerce et, en gnral, toute entrave

    . de la libert individuelle. Sous ce rapport, il peut tre considr comme le prcurseur de l'anar-chisme intellectuel amricain. Josah Warren tait un libraire de Boston. N Boston en 1818, il Y mourut en 1879. Il a laiss plusieurs crits, dont le principal est celui intitul: True civilisation: a subject of vital and serious interest to aU people; but most immediately to the men and women of labor and sorrow, La vritable civilisation : sujet d'intrt srieux et vital pour tout le monde, mais intressant plus immdiatement les hommes

  • 68 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS et les femmes de labeur et de douleur . - C'est un volume de 120 pages environ, crit vers 1845, mais publi seulement en 1863, Boston. Dtail curieux: Warren aurait trouv avant Proudhon la formule du fameux bon d'change reprsentant un travail effectu. Voici comment Warren l'aurait rdig en 1842 :

    For valued received, [promise to pay bearer, on demand, one /wltr's labor or ten pounds of corn.

    Modem times, the ..... Signed:

    Mais les droits de priorit, en matire d'ides sociales, sont difficilement contrlables.

    Les disciples de Warren, dont Lysander Spooner, auteur lui-mme de plusieurs travaux intressants, et Benjamin R. Tucker, l'organisateur actuel du mouvement., essayrent aussitt de rpandre les doctrines du matre. La fondation de clubs anar-chistes individualistes, dans toutes les principales villes de l'Union, fut, au dbut, leur uvre la plus originale. J'ai pu me procurer les statuts du cercle anarchiste de Boston, aujourd'hui ferm, et je crois utile d'en donner un court rsum:

    A"ticle [er. - Nous, soussigns, dclarons con-stituer l'ass_ociation nomme Club anarchiste .

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 69 At,t.II. - Le but que le club se propose est

    l'abolition de tout gouvernement impos par un homme un autre homme; les moyens, des ru-nions publiques, des confrences, des discussions et par la diffusion de publications anarchistes.

    Art. IV. - Les membres du club ne sont pas astreints payer de cotisation, mais ils sont pris de vouloir bien contribuer aux frais de l'institu-lion par des versements mensuels, suivant leurs moyens.

    Att. VI. - Le club se runit le premier samedi de tous les mois et la direction de l'Assem-ble est confie un prsident lu chaque fois par l'Assemble elle-mme, la majorit des voix.

    Art. XI. - Toutes les questions prsentes devant le club doivent tre rsolues la majorit des voix des membres votants, except celles dont parle l'article XIII.

    Art. XIII. - Les modifications aux statuts du club doivent tre dcides l'unanimit des membres du club. . Les autres articles concernent des affaires com-

    munes toutes les associations. On avait reproch aux fondateurs du club d'avoir introduit abusive-ment dans les statuts la rgle du vote la majo-

  • 70 L'ANARCHISME AUX TATS-UNIS rit des voix, rgle contrair l'esprit anarchiste. Les fondateurs rpondirent:

    Les anarchistes ne sauraient se passer de cette rgle dans les questions de dtail, mais ils ne peuvent l'accepter dans les questions fondamen-tales, comme c'est le cas pour l'article XIII.

    Les sceptiques s'taient galement demand comment, dans la vie sociale, on pourra tablir une distinction entre les questions de dtail et les questions fondamentales, mais le club anar-chiste de Boston n'avait certainement pas t fond pour les sceptiques ....

    Aujourd'hui, le mouvement anarchiste intellec-tuel est incarn dans la personne de Benjamin R. Tucker, aux doctrines duquel je consacre le-deuxime chapitre de cet ouvrage. M. Tucker compte des amis et des disciples en grand nombre. Mais, comme il agit exclusivement par des conf-rences et des publications, il serait impossible de citer des chiffres pouvant donner une ide, mme lointaine, des rsultats de sa propagande.

    M. Tucker se montre plein de confiance et me disait dernirement : Je ne puis faire le calcul du nombre de ceux qui partagent mes ides. Cependant je sais que les amis de l'anarchie, telle que je l'entends, augmentent d'anne en anne. Nous n'avons, d'ailleurs, pas besoin de nous

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS 71 compter, car notre force est en chacun de nous-mmes et nous somms tous, en grand ou en petit nombre, individuellement prts conformer nos actes nos convictions.

    ..,

    ....

    Il ne me reste plus qu' parler du mouvement anarchiste-communiste, dont les premires traces, aux tats-Unis,' remontent l'anne f874. J'ai dj rappel les circonstances qui ont prcd l'tablissement du sige de l'Internationale New-York. L'cho des dissidences provoques par Bakounine en Europe put ainsi pntrer dans les milieux ouvriers amricains. La crise qui svit sur le march montaire et commercial des tats-Unis, en f873, favorisa rapidement la formation d'un parti insurrectionnel que le chmage forc et. l'arrive des rvolutionnaires allemands et slaves ne pouvaient qu'alimenter. En f874, les agitateurs socialistes avai~nt fond Chicago The international workingrnen's party of the State of Illinois, dont les tendances, au dbut pacifiques, devinrent, plus tard, ouvertement violentes. Les socialistes les plus modrs et prudents, qui avaient dj fond New-York The w01'lngmen's party of the United States, dclarrent, en f877,

  • 72 L'ANAllCHISME AUX TATS-UNIS la convention de Newark, vouloir dfinitivement se sparer de leurs camarades. Ainsi naquit le Socialist Labor party, dont j'ai parl plus haut. Les communistes fondrent alors les deux asso-ciations que j'ai galement cites:

    i 0 The inte1'national worlng' s people Association; 20 Tite international workmen's Association,

    Le sige de ces deux associations tait Chicago et leur organe principal tait Die A rbeiter Zeitung, dirige par Paul Grotkau. Quoique ce dernier ft un esprit plutt port vers la lutte politique, son journal prchait effectivement la rvolte main arme contre le pouvoir et les capitalistes. Les deux associations sus-indiques, d'autre part, dont la premire s'appelait 1'/nte1'nationale noire et l'autre l' Inte1'nationaLe rouge, propageaient leurs maximes de violence et de meurtre. Ces associa-tions taient secrtes et les peines les plus svres menaaient ceux de leurs membres qui auraient os enfreindre leurs obligations de fraternit envers leurs camarades et d'absolue fidlit aux princi pes insurrectionnels.

    L'arrive en Amrique de Johann Most, le c-lbre communiste allemand, le 10 dcembre i882, donna une impulsion nouvelle. au mouvement insurrectionnel. Du 14 au i6 octobre i883, un

  • L'ACTION RVOLUTIONNAIRE AUX TATS-UNIS i3 congrs anarchiste commu niste se tint Pittsburg; 27 dlgus y assistrent, reprsentant 22 villes amricaines. On y discuta surtout la tactique conseiller aux compagnons europens la suite du procs de Lyon.

    Mais le fait saillant de l'action anarchiste com-muniste aux tats-Unis est l'vnement de Chicago de 1886. Il importe de rappeler brivement les faits. Le mouvement en faveur des huit heures de travail battait son plein, cette poque. Les comits de Chicago conseillaient aux ouvriers de se mettre en grve le 1 cr mai, et leur tactique avait tacitement reu l'approbation des unions socialistes. Les journaux Die Arbeiter Zeitul1!J et Tite Alarm, l'organe en langue anglaise des com-munistes de Chicago, qui avait, entre temps, com-menc paratre, publiaient des articles d'une violence extrme. La situation avait, d'autre part, t sensiblement aggrave par de nombreux lock-outs , dcids par les patrons, parmi les-quels la maison Cyrus Mac Cormick, qui avait renvoy arbitrairement douze cents ouvriers, qu'elle avait remplacs, en partie, par des jaunes.

    Le 1 cr mai, la grve avait effectivement pris une extension considrable; mais la lutte entre patrons et ouvriers s'annonait dj comme devant tre acharne et atroce. Dans l'aprs-midi du 3 mai,

  • n L'ANARCmSME AUX TATS-UNIS une multitude de sept huit mille grvistes mani-festa la sortie des jaunes de l'usine Mac Cor-mick. L'usine tait garde par la police qui, ayant reu des pierres et mme, dit-on, essuy quelques coups de revolver, ouvrit aussitt un feu gnral. La foule s'enfuit, laissant sur place six morts et une cinquantaine de blesss. En faisant, le lende-main, le rcit de cette fusillade, Die Arbeiter Zei-tung lanait l'appel suivant :

    La guerre des classes a commenc. Hier on a fusill des travailleurs. Leur sang crie ven-geance.

    Qui osera douter que les tigres qui nous dominent ne soient avides du sang des travail-leurs?

    Mais les travailleurs ne sont pas des menteurs. A la terreur blanche, il rpondront par la terreur rouge. Mieux vaut la mort que la misre. La ncessit nous fait crier : Aux armes!

    Hier, les femmes et les enfants des morts pleu-raient les victimes du plomb capitaliste, cepen-dant que, dans leurs palais, nos maUres vidaient des coupes de champagne. Cessez de pleurer, travailleurs. Ayez du courage, esclaves. Rvoltez-vous!

    E