les ©chelles temporelles des oasis du j©rid tunisien

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  • HAL Id: halshs-00004013https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00004013v2

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    Les chelles temporelles des oasis du Jrid tunisienVincent Battesti

    To cite this version:Vincent Battesti. Les chelles temporelles des oasis du Jrid tunisien. Anthropos -Freiburg-, RicharzPublikations-service GMBH, 2000, 95 (Sept. 2000), pp.419-432.

    https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00004013v2https://hal.archives-ouvertes.fr

  • ANTHROPOS

    95.2000: 419-432

    Les chelles temporelles des oasis du Jrid tunisien

    Vincent Battesti

    Abstract. - Saharan oases often conjure up an image of a lost Paradise, but ethnological analysis and local discourse offer a different image, namely that of an unchanging oasis and of the past as a golden age. It becomes important to understand how people understand time and whence they derive their notions of time. The Western notions of space and time, intimately related to the different ideal types of nature which people ascribe to, must also be taken into account. The "crisis" of oasis agriculture, a term often used by oasis farmers as weil as agents of development, is a good place to study the implications of different notions of time. In addition, hierarchical theory sheds light on the life and death of oases gardens. [Tunisia, Jerid, time, oasis, temporality, hierarchy, nature]

    Vincent Battesti, Dr., Socio-anthropologue; matrise en bio-logie; chercheur membre de l'quipe MUSEAN (Mutations sociales et actions sur la nature) au Musum National d'histoire naturelle. - Son terrain privilgi est le Maghreb saharien et il s'attache aux relations des socits et de leurs natures. -Publications: voir Rfrences cites.

    Les oasis sahariennes, ngligeables tches vertes sur le fond jaune dsertique? De nombreux voya-geurs occidentaux ont cru y voir des tablisse-ments humains immmoriaux, reflets des temps bi-bliques. Qui viendrait troubler cette quitude, cette atmosphre atemporelle de paradis? Aujourd'hui, comme depuis longtemps, les nombreux acteurs de sa construction sont de srieux candidats, volon-taires ou non; l'oasis comme un relais, comme un carrefour: le temps oasien est multiple.

    Il est pos dans ce texte que le temps existe en soi, 1 mais ce que les socits apprhendent comme "temps" n'est en fait que "temporalit". La temporalit est le temps peru, conu, vu et pratiqu. La temporalit est au temps ce que le lieu est l'espace, ou encore ce que la nature

    est au milieu (Battesti 1998). Ainsi, en elle-mme, ''une temporalit n'a rien de temporel. C'est un mode de rangement pour lier les lments" (Latour 1991: 102). Tout comme les pratiques et les per-ceptions des milieux font des natures diffrentes, et cela de manire singulirement lie, les temporali-ts diffrent en particulier entre acteurs de l'oasis. Nous pourrons reprendre les trois paradigmes de la praxis oasienne que nous avons dfinis ailleurs (Battesti 1998, voir plus loin dans le texte ga-lement) et vrifier que leurs temporalits peuvent se distinguer. Celle qui nous intresse au premier chef est la temporalit des oasiens de la rgion du Jrid, dans le Sud-Ouest tunisien, une temporalit que nous allons d'abord dfinir comme s'il existait une "norme".

    Les temps vcus des Jridi

    Comment intgre-t-on le temps dans les oasis, comment le vit-on? Ou, autrement dit, comment situe-t-on son action, sa praxis dans la dimen-sion temporelle, et particulirement au sein de la palmeraie? Cela a-t-il voir avec la religion, puisqu'une tradition orientaliste nous a enseign les socits maghrbines comme des socits mu-sulmanes, c'est--dire des socits monistes o rgne le primat de la religion comme paradigme structurant et dterministe?

    Tout d'abord, voyons comment l'islam pourrait structurer la dimension temporelle, autrement dit,

    1 Le postulat (cosmique) est que le temps, comme l'espace, n'xiste qu'avec le mouvement, avec ou sans observateur.

    vbatTexte tap la machine

    vbatTexte tap la machineBattesti, Vincent, 2000 Les chelles temporelles des oasis du Jrid tunisien . Anthropos, International Review of Anthropology and Linguistics, 95 (2), p. 419-432 en ligne: http://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00004013

    vbatTexte tap la machine

    http://hal.archives-ouvertes.fr/halshs-00004013vbatTexte tap la machine

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    que peut-on esprer qu'il implique de perception du temps. L'islam, la seule religion pratique dans les oasis sahariennes aujourd'hui,2 est une religion dite historique comme les deux autres grandes religions rvles, le judasme et le chris-tianisme.

    Le temps historique

    La croyance en la poursuite de 1' existence aprs la mort sous une forme ou sous une autre, le principe de 1' eschatologie, est sans doute partage par toutes les religions. Ce qui les diffrenciera le plus sera le type de relation qu'elles tabli-ront entre l'Absolu et l'homme, autrement dit, le type de salut qu'elles offriront. Pour celles qui, telles les religions nes en Inde (hindouisme, bouddhisme) par exemple, concevront le temps comme cyclique, comme un ternel recommen-cement, avec pour consquence les rincarnations successives des tres vivants, il ne s'agira pas de sauver le monde, mais de se sauver du monde; le moyen propos sera un dpassement de soi, de son moi individuel pour rejoindre l'Absolu. Les religions monothistes rejettent au contraire cette ide d'infini cyclique; le salut ne consiste ni en une participation la vie cosmique, ni en une fuite hors du temps; il s'inscrit au contraire dans une histoire, l'histoire sainte est dans le temps; il consiste en une participation au dessein conu par Dieu en faveur des hommes (Dubost 1990) jusqu' 1' avnement du rgne de Dieu, ce qui exclu toute ide de destin (Battesti 1993: 26).

    Ainsi, l'apparition et la propagation du chris-tianisme dans le monde mditerranen furent 1' oc-casion d'une rvolution mentale du cosmos des Grecs. Le cosmos des Grecs est, selon l'historien de la philosophie Emile Brhier (1983: 433), "un monde pour ainsi dire sans histoire, un ordre ternel, o le temps n'a aucune efficace, soit qu'il engendre une suite d'vnements qui revient toujours au mme point, selon des changements cycliques qui se rptent indfiniment". En effet, Aristote ne voit-il pas dans l'histoire mme de l'humanit un retour perptuel des mmes civi-lisations? Toujours pour Brhier, qui insiste sur la part historique du christianisme, l'ide selon laquelle il existe "dans la ralit des changements radicaux, des initiatives absolues, des inventions vritables, en un mot une histoire et un progrs

    2 Nagure, avant l'Indpendance, existaient de nombreuses communauts juives, et bien plus avant des Chrtiens dont la prsence s'teint au 14e sicle.

    Vincent Battesti

    au sens gnral du terme, une pareille ide a t impossible avant que le christianisme ne vienne bouleverser le cosmos des Hellnes: un monde cr de rien, une destine que l'homme n'a pas accepter du dehors, mais qu'il se fait lui-mme par son obissance ou sa dsobissance la loi divine, une nouvelle et imprvisible initiative divine pour sauver les hommes du pch, le rachat obtenu par la souffrance de l'Homme-Dieu, voil une image de l'univers dramatique, o tout est crise et revirement, o 1' on chercherait vainement un destin, cette raison qui contient toutes les causes, o la nature s'efface, o tout dpend de l'histoire intime et spirituelle de l'homme et de ses rapports avec Dieu."

    Pareillement - la dramaturgie en moins -, six sicles plus tard, la conqute arabe foudroyante et l'islam s'imposent des pays de vieille culture hellnistique; une religion musulmane au dogme qui implique une reprsentation de l'univers aussi contraire que possible celle du noplatonisme rgnant dans les pays conquis par les Arabes (Br-hier 1983: 544). L'un des premiers centres d'in-trts thologiques de l'islam concerna la crainte de la limitation de la puissance de Dieu: contre un dterminisme naturel de tradition grecque, un monde ternel cyclique, s'impose avec force la thse de la cration, et avec elle un indterminisme radical dans la production des choses non seule-ment au premier moment, mais au.ssi dans la suite des temps.

    Encore une fois, la singularit historique des religions monothistes s'oppose aux religions non rvles de manire gnrale: dans ce cas, pour Mircea Eliade (1985: 234), "les hommes ne se reconnaissent aucun droit d'intervenir dans l'his-toire, de faire, eux aussi (par rapport aux v-nements mythiques), une histoire qui leur soit propre et exclusive, une histoire 'originale'; en somme, ils ne se reconnaissent aucune originalit: ils rptent les actions exemplaires effectues l'aube des temps". Ces socits dvalorisent en gnral tout changement, trahissant, comme 1' crit Lvi-Strauss (1990: 282), cette "fidlit ttue un pass conu comme modle intemporel". Les historiens du continent africain soulignent encore ceci: "Le temps n'est pas la dure qui rythme un destin individuel. C'est le rythme respiratoire de la collectivit. Ce n'est pas un fleuve qui se droule sens unique partir d'une source connue jusqu' une embouchure connue. Le temps africain traditionnel englobe et intgre l'ternit en amont et en aval. Les gnrations passes ne sont pas perdues pour le temps prsent. Elles restent leur manire toujours contemporaines et aussi

    Anthropos 95.2000

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