l'inutile beauté

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  • Guy de Maupassant LLiinnuuttiillee bbeeaauutt

    BeQ

  • Guy de Maupassant

    LLiinnuuttiillee bbeeaauutt

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 419 : version 1.01

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Mademoiselle Fifi

    Le Rosier de Madame Husson Contes de la bcasse

    Pierre et Jean Sur leau

    Les dimanches dun bourgeois de Paris La maison Tellier La Petite Roque

    Miss Harriet Yvette

    Bel-Ami Mont-Oriol Notre cur

    Fort comme la mort

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  • Linutile beaut

    dition de rfrence : Paris, Victor-Havard, diteur, 1890.

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  • Henry Cazalis.

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  • Linutile beaut

    I La victoria fort lgante, attele de deux

    superbes chevaux noirs, attendait devant le perron de lhtel. Ctait la fin de juin, vers cinq heures et demie, et, entre les toits qui enfermaient la cour dhonneur, le ciel apparaissait plein de clart, de chaleur, de gaiet.

    La comtesse de Mascaret se montra sur le perron juste au moment o son mari, qui rentrait, arriva sous la porte cochre. Il sarrta quelques secondes pour regarder sa femme, et il plit un peu. Elle tait fort belle, svelte, distingue avec sa longue figure ovale, son teint divoire dor, ses grands yeux gris et ses cheveux noirs ; et elle monta dans sa voiture sans le regarder, sans paratre mme lavoir aperu, avec une allure si particulirement race, que linfme jalousie dont

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  • il tait depuis si longtemps dvor, le mordit au cur de nouveau. Il sapprocha, et la saluant :

    Vous allez vous promener ? dit-il. Elle laissa passer quatre mots entre ses lvres

    ddaigneuses. Vous le voyez bien ! Au bois ? Cest probable. Me serait-il permis de vous accompagner ? La voiture est vous. Sans stonner du ton dont elle lui rpondait, il

    monta et sassit ct de sa femme, puis il ordonna :

    Au bois. Le valet de pied sauta sur le sige auprs du

    cocher ; et les chevaux, selon leur habitude, piaffrent en saluant de la tte jusqu ce quils eussent tourn dans la rue.

    Les deux poux demeuraient cte cte sans se parler. Il cherchait comment entamer lentretien, mais elle gardait un visage si

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  • obstinment dur quil nosait pas. la fin, il glissa sournoisement sa main vers

    la main gante de la comtesse et la toucha comme par hasard, mais le geste quelle fit en retirant son bras fut si vif et si plein de dgot quil demeura anxieux, malgr ses habitudes dautorit et de despotisme.

    Alors il murmura : Gabrielle ! Elle demanda, sans tourner la tte : Que voulez-vous ? Je vous trouve adorable. Elle ne rpondit rien, et demeurait tendue

    dans sa voiture avec un air de reine irrite. Ils montaient maintenant les Champs-lyses,

    vers lArc de Triomphe de ltoile. Limmense monument, au bout de la longue avenue, ouvrait dans un ciel rouge son arche colossale. Le soleil semblait descendre sur lui en semant par lhorizon une poussire de feu.

    Et le fleuve des voitures, clabousses de

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  • reflets sur les cuivres, sur les argentures et les cristaux des harnais et des lanternes, laissait couler un double courant vers le bois et vers la ville.

    Le comte de Mascaret reprit : Ma chre Gabrielle. Alors, ny tenant plus, elle rpliqua dune voix

    exaspre : Oh ! laissez-moi tranquille, je vous prie. Je

    nai mme plus la libert dtre seule dans ma voiture, prsent.

    Il simula navoir point cout, et continua : Vous navez jamais t aussi jolie

    quaujourdhui. Elle tait certainement bout de patience et

    elle rpliqua avec une colre qui ne se contenait point :

    Vous avez tort de vous en apercevoir, car je vous jure bien que je ne serai plus jamais vous.

    Certes, il fut stupfait et boulevers, et, ses habitudes de violence reprenant le dessus, il jeta

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  • un Quest-ce dire ? qui rvlait plus le matre brutal que lhomme amoureux.

    Elle rpta, voix basse, bien que leurs gens ne pussent rien entendre dans lassourdissant ronflement des roues :

    Ah ! quest-ce dire ? quest-ce dire ? Je vous retrouve donc ! Vous voulez que je vous le dise ?

    Oui. Que je vous dise tout ? Oui. Tout ce que jai sur le cur depuis que je

    suis la victime de votre froce gosme. Il tait devenu rouge dtonnement et

    dirritation. Il grogna, les dents serres : Oui, dites ? Ctait un homme de haute taille, larges

    paules, grande barbe rousse, un bel homme, un gentilhomme, un homme du monde qui passait pour un mari parfait et pour un pre excellent.

    Pour la premire fois depuis leur sortie de

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  • lhtel elle se retourna vers lui et le regarda bien en face :

    Ah ! vous allez entendre des choses dsagrables, mais sachez que je suis prte tout, que je braverai tout, que je ne crains rien, et vous aujourdhui moins que personne.

    Il la regardait aussi dans les yeux, et une rage dj le secouait. Il murmura :

    Vous tes folle ! Non, mais je ne veux plus tre la victime de

    lodieux supplice de maternit que vous mimposez depuis onze ans ! je veux vivre enfin en femme du monde, comme jen ai le droit, comme toutes les femmes en ont le droit.

    Redevenant ple tout coup, il balbutia : Je ne comprends pas. Si, vous comprenez. Il y a maintenant trois

    mois que jai accouch de mon dernier enfant, et comme je suis encore trs belle, et, malgr vos efforts, presque indformable, ainsi que vous venez de le reconnatre en mapercevant sur votre perron, vous trouvez quil est temps que je

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  • redevienne enceinte. Mais vous draisonnez ! Non. Jai trente ans et sept enfants, et nous

    sommes maris depuis onze ans, et vous esprez que cela continuera encore dix ans, aprs quoi vous cesserez dtre jaloux.

    Il lui saisit le bras et ltreignant : Je ne vous permettrai pas de me parler plus

    longtemps ainsi. Et moi, je vous parlerai jusquau bout,

    jusqu ce que jaie fini tout ce que jai vous dire, et si vous essayez de men empcher, jlverai la voix de faon tre entendue par les deux domestiques qui sont sur le sige. Je ne vous ai laiss monter ici que pour cela, car jai ces tmoins qui vous forceront mcouter et vous contenir. coutez-moi. Vous mavez toujours t antipathique et je vous lai toujours laiss voir, car je nai jamais menti, monsieur. Vous mavez pouse malgr moi, vous avez forc mes parents qui taient gns me donner vous, parce que vous tes trs riche. Ils my ont

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  • contrainte, en me faisant pleurer. Vous mavez donc achete, et ds que jai t

    en votre pouvoir, ds que jai commenc devenir pour vous une compagne prte sattacher, oublier vos procds dintimidation et de coercition pour me souvenir seulement que je devais tre une femme dvoue et vous aimer autant quil mtait possible de le faire, vous tes devenu jaloux, vous, comme aucun homme ne la jamais t, dune jalousie despion, basse, ignoble, dgradante pour vous, insultante pour moi. Je ntais pas marie depuis huit mois que vous mavez souponne de toutes les perfidies. Vous me lavez mme laiss entendre. Quelle honte ! Et comme vous ne pouviez pas mempcher dtre belle et de plaire, dtre appele dans les salons et aussi dans les journaux une des plus jolies femmes de Paris, vous avez cherch ce que vous pourriez imaginer pour carter de moi les galanteries, et vous avez eu cette ide abominable de me faire passer ma vie dans une perptuelle grossesse, jusquau moment o je dgoterais tous les hommes. Oh ! ne niez pas ! Je nai point compris pendant longtemps,

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  • puis jai devin. Vous vous en tes vant mme votre sur, qui me la dit, car elle maime et elle a t rvolte de votre grossiret de rustre.

    Ah ! rappelez-vous nos luttes, les portes brises, les serrures forces ! quelle existence vous mavez condamne depuis onze ans, une existence de jument poulinire enferme dans un haras. Puis, ds que jtais grosse, vous vous dgotiez aussi de moi, vous, et je ne vous voyais plus durant des mois. On menvoyait la campagne, dans le chteau de la famille, au vert, au pr, faire mon petit. Et quand je reparaissais, frache et belle, indestructible, toujours sduisante et toujours entoure dhommages, esprant enfin que jallais vivre un peu comme une jeune femme riche qui appartient au monde, la jalousie vous reprenait, et vous recommenciez me poursuivre de linfme et haineux dsir dont vous souffrez en ce moment, mon ct. Et ce nest pas le dsir de me possder je ne me serais jamais refuse vous cest le dsir de me dformer.

    Il sest de plus pass cette chose abominable et

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  • si mystrieuse que jai t longtemps la pntrer (mais je suis devenue fine vous voir agir et penser) : vous vous tes attach vos enfants de toute la scurit quils vous ont donne pendant que je les portais dans ma taille. Vous avez fait de laffection pour eux avec toute laversion que vous aviez pour moi, avec toutes vos craintes ignobles momentanment calmes et avec la joie de me voir grossir.

    Ah ! cette joie, combien de fois je lai sentie en vous, je lai rencontre dans vos yeux, je lai devine. Vos enfants, vous les aimez comme des victoires et non comme votre sang. Ce sont des victoires sur moi, sur ma jeunesse, sur ma beaut, sur mon charme, sur les compliments quon madressait, et sur ceux quon chuchotait autour de moi, sans me les dire. Et vous en tes fier ; vous paradez avec eux, vous les promenez en break au bois de Boulogne, sur des nes Montmorency. Vous les conduisez aux matines thtrales pour quon vous voit au milieu deux, quon dise quel bon pre et quon le rpte...

    Il lui avait pris le poignet avec une brutalit

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  • sauvage, et il le serrait si violemment quelle se tut, une plainte lui dchirant la gorge.

    Et il lui dit tout bas : Jaime mes enfants, entendez-vous ! Ce que