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Tivoli, villa d'Hadrien. Colombes sur un vase. Dtail de la mosaque.

Marguerite Yourcenar

Mmoires d'HadrienSUIVI DE

Carnets de notes de Mmoires d'Hadrien

Gallimard

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation, rservs pour tous les pays. Marguerite Yourcenar et ditions Gallimard, 1974. Librairie Plon, 1958 pour la premire dition.

Animula vagula, blandula, Hospes comesque corporis, Quae nunc abibis in loca Pallidula, rigida, nudula, Nec, ut soles, dabis iocos P. lius HADRIANUS, Imp.

Ne en 1903 Bruxelles d'un pre franais et d'une mre d'origine belge, Marguerite Yourcenar grandit en France, mais c'est surtout l'tranger qu'elle rsidera par la suite : Italie, Suisse, Grce, puis Amrique o elle vit dans l'le de Mount Desert, sur la cte nord-est des tats-Unis. Son uvre comprend des romans : Alexis ou le Trait du Vain Combat (1929), Le Coup de Grce (1939), Denier du Rve, version dfinitive (1959); des pomes en prose : Feux (1936); en vers rguliers : Les Charits d'Alcippe (1956); des nouvelles ; des essais : Sous Bnfice d'Inventaire (1962); des pices de thtre et des traductions. Mmoires d'Hadrien (1951), roman historique d'une vrit tonnante, lui valut une rputation mondiale. L'uvre au Noir a obtenu l'unanimit le Prix Fmina 1968. Citons Souvenirs Pieux (1974) et Archives du Nord (1977), deux premiers panneaux d'un triptyque familial dont le troisime sera Suite et Fin.

ANIMULA VAGULA BLANDULA

Mon cher Marc, Je suis descendu ce matin chez mon mdecin Hermogne, qui vient de rentrer la Villa aprs un assez long voyage en Asie. L'examen devait se faire jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premires heures de la matine. Je me suis couch sur un lit aprs m'tre dpouill de mon manteau et de ma tunique. Je t'pargne des dtails qui te seraient aussi dsagrables qu' moi-mme, et la description du corps d'un homme qui avance en ge et s'apprte mourir d'une hydropisie du cur. Disons seulement que j'ai touss, respir, et retenu mon souffle selon les indications d'Hermogne, alarm malgr lui par les progrs si rapides du mal, et prt en rejeter le blme sur le jeune Iollas qui m'a soign en son absence. Il est difficile de rester empereur en prsence d'un mdecin, et difficile aussi de garder sa qualit d'homme. L'il du praticien ne voyait en moi qu'un monceau d'humeurs, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l'ide m'est venue pour la premire fois que mon corps, ce fidle compagnon, cet ami plus sr, mieux connu de moi que mon me, n'est qu'un monstre sournois qui finira par dvorer son matre. Paix J'aime mon corps ; il m'a

bien servi, et de toutes les faons, et je ne lui marchande pas les soins ncessaires. Mais je ne compte plus, comme Hermogne prtend encore le faire, sur les vertus merveilleuses des plantes, le dosage exact de sels minraux qu'il est all chercher en Orient. Cet homme pourtant si fin m'a dbit de vagues formules de rconfort, trop banales pour tromper personne ; il sait combien je hais ce genre d'imposture, mais on n'a pas impunment exerc la mdecine pendant plus de trente ans. Je pardonne ce bon serviteur cette tentative pour me cacher ma mort. Hermogne est savant ; il est mme sage ; sa probit est bien suprieure celle d'un vulgaire mdecin de cour. Jaurai pour lot d'tre le plus soign des malades. Mais nul ne peut dpasser les limites prescrites ; mes jambes enfles ne me soutiennent plus pendant les longues crmonies romaines ; je suffoque ; et j'ai soixante ans. Ne t'y trompe pas : je ne suis pas encore assez faible pour cder aux imaginations de la peur, presque aussi absurdes que celles de l'esprance, et assurment beaucoup plus pnibles. S'il fallait m'abuser, j'aimerais mieux que ce ft dans le sens de la confiance ; je n'y perdrai pas plus, et j'en souffrirai moins. Ce terme si voisin n'est pas ncessairement immdiat ; je me couche encore chaque nuit avec l'espoir d'atteindre au matin. l'intrieur des limites infranchissables dont je parlais tout l'heure, je puis dfendre ma position pied pied, et mme regagner quelques pouces du terrain perdu. Je n'en suis pas moins arriv l'ge o la vie, pour chaque homme, est une dfaite accepte. Dire que mes jours sont compts ne signifie rien ; il en fut toujours ainsi ; il en est ainsi pour nous tous. Mais l'incertitude du lieu, du temps, et du mode, qui nous empche de bien distinguer ce but vers lequel nous avanons sans trve, diminue pour moi mesure que progresse ma maladie mortelle. Le premier venu peut

mourir tout l'heure, mais le malade sait qu'il ne vivra plus dans dix ans. Ma marge d'hsitation ne s'tend plus sur des annes, mais sur des mois. Mes chances de finir d'un coup de poignard au cur ou d'une chute de cheval deviennent des plus minimes ; la peste parat improbable ; la lpre ou le cancer semblent dfinitivement distancs. Je ne cours plus le risque de tomber aux frontires frapp d'une hache caldonienne ou transperc d'une flche parthe ; les temptes n'ont pas su profiter des occasions offertes, et le sorcier qui m'a prdit que je ne me noierai pas semble avoir eu raison. Je mourrai Tibur, Rome, ou Naples tout au plus, et une crise d'touffement se chargera de la besogne. Serai-je emport par la dixime crise, ou par la centime ? Toute la question est l. Comme le voyageur qui navigue entre les les de l'Archipel voit la bue lumineuse se lever vers le soir, et dcouvre peu peu la ligne du rivage, je commence apercevoir le profil de ma mort. Dj, certaines portions de ma vie ressemblent aux salles dgarnies d'un palais trop vaste, qu'un propritaire appauvri renonce occuper tout entier. Je ne chasse plus : s'il n'y avait que moi pour les dranger dans leurs ruminements et leurs jeux, les chevreuils des monts d'trurie seraient bien tranquilles. J'ai toujours entretenu avec la Diane des forts les rapports changeants et passionns d'un homme avec l'objet aim : adolescent, la chasse au sanglier m'a offert mes premires chances de rencontre avec le commandement et le danger ; je m'y livrais avec fureur ; mes excs dans ce genre me firent rprimander par Trajan. La cure dans une clairire d'Espagne a t ma plus ancienne exprience de la mort, du courage, de la piti pour les cratures, et du plaisir tragique de les voir souffrir. Homme fait, la chasse me dlassait de tant de luttes secrtes avec des adversaires tour tour trop fins

ou trop obtus, trop faibles ou trop forts pour moi. Ce juste combat entre l'intelligence humaine et la sagacit des btes fauves semblait trangement propre compar aux embches des hommes. Empereur, mes chasses en Toscane m'ont servi juger du courage ou des ressources des grands fonctionnaires : j'y ai limin ou choisi plus d'un homme d'tat. Plus tard, en Bithynie, en Cappadoce, je fis des grandes battues un prtexte de fte, un triomphe automnal dans les bois d'Asie. Mais le compagnon de mes dernires chasses est mort jeune, et mon got pour ces plaisirs violents a beaucoup baiss depuis son dpart. Mme ici, Tibur, l'brouement soudain d'un cerf sous les feuilles suffit pourtant faire tressaillir en moi un instinct plus ancien que tous les autres, et par la grce duquel je me sens gupard aussi bien qu'empereur. Qui sait ? Peut-tre n'ai-je t si conome de sang humain que parce que j'ai tant vers celui des btes fauves, que parfois, secrtement, je prfrais aux hommes. Quoi qu'il en soit, l'image des fauves me hante davantage, et j'ai peine ne pas me laisser aller d'interminables histoires de chasse qui mettraient l'preuve la patience de mes invits du soir. Certes, le souvenir du jour de mon adoption a du charme, mais celui des lions tus en Maurtanie n'est pas mal non plus. Le renoncement au cheval est un sacrifice plus pnible encore : un fauve n'est qu'un adversaire, mais un cheval tait un ami. Si on m'avait laiss le choix de ma condition, j'eusse opt pour celle de Centaure. Entre Borysthnes et moi, les rapports taient d'une nettet mathmatique : il m'obissait comme son cerveau, et non comme son matre. Ai-je jamais obtenu qu'un homme en ft autant ? Une autorit si totale comporte, comme toute autre, ses risques d'erreur pour l'homme qui l'exerce, mais le plaisir de tenter l'impossible en fait de saut d'obstacle tait trop

grand pour regretter une paule dmise ou une cte rompue. Mon cheval remplaait les mille notions approches du titre, de la fonction, du nom, qui compliquent l'amiti humaine, par la seule connaissance de mon juste poids d'homme. Il tait de moiti dans mes lans ; il savait exactement, et mieux que moi peut-tre, le point o ma volont divorait d'avec ma force. Mais je n'inflige plus au successeur de Borysthnes le fardeau d'un malade aux muscles amollis, trop faible pour se hisser de soi-mme sur le dos d'une monture. Mon aide de camp Cler l'exerce en ce moment sur la route de Prneste ; toutes mes expriences passes avec la vitesse me permettent de partager le plaisir du cavalier et celui de la bte, d'valuer les sensations de l'homme lanc fond de train par un jour de soleil et de vent. Quand Cler saute de cheval, je reprends avec lui contact avec le sol. Il en va de mme de la nage : j'y ai renonc, mais je participe encore au dlice du nageur caress par l'eau. Courir, mme sur le plus bref des parcours, me serait aujourd'hui aussi impossible qu' une lourde statue, un Csar de pierre, mais je me souviens de mes courses d'enfant sur les collines sches de l'Espagne, du jeu jou avec soimme o l'on va jusqu'aux limites de l'essoufflement, sr que le cur parfait, les poumons intacts rtabliront l'quilibre ; et j'ai du moindre athlte s'entranant la course au long stade une entente que l'intelligence seule ne me donnerait pas. Ainsi, de chaque art pratiqu en son temps, je tire une connaissance qui me ddommage en partie des plaisirs perdus. J'ai cru, et dans mes bons moments je crois encore, qu'il serait possible de partager de la sorte l'existence de tous, et cette sympathie serait l'une des espces les moins rvocables de l'immortalit. Il y eut des moments o cette comprhen

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