ojha, rester hindou en mer

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Ojha, Rester Hindou en Mer

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    Rester hindou en mer.

    Le voyage en Angleterre dun maharaja orthodoxe du Rajasthan (1902)

    par

    Catherine Clmentin-Ojha (mars 2014) Bien que nous ayons plusieurs milliers dhindous dans ce pays, nous navons pas encore eu la faveur dune visite dun membre orthodoxe de cette communaut. Le vritable hindou adhre de manire tout fait tenace ses coutumes. Lide mme de rforme est un pch et il ne peut jamais imaginer venir sur notre rivage, parce que cela implique de traverser le kalapani (eau noire ou ocan), ce qui signifierait pour lui perdre sa caste. Daily Chronicle, May 23 1902. Ce nest pas pour soi que lvnement est dpec, dsarticul. Cest pour ce quil nous rvle, par lbranlement dont il est la cause, et qui sans lui resterait inaperu. Le contrecoup nous intresse plus que le coup lui-mme : ce remous qui fait merger des profondeurs des choses chappant dordinaire au regard de lhistorien. Duby 1990 : 261.

    Dans les dernires dcennies du 19e sicle les hindous orthodoxes ne tiennent plus les monts Vindhya pour la frontire sud de leur territoire1. Mme si tout dplacement loin de leur foyer augmente leurs yeux les risques de transgression rituelle, ils nhsitent plus sortir de lancien ryvarta, leurs circulation, prgrination, migration et conqutes ayant depuis longtemps tendu lensemble du sous-continent laire de laccomplissement du dharma lordre idal et immuable sur terre2. Mais un autre interdit, non moins ancien, comme on le dcouvre dans les textes canoniques sur le dharma (dharmastra), reprend toute sa vigueur entre 1875 et 1910. Qui sort de lInde en voyageant sur locan (samudryana), en traversant l eau noire (klpn), peut tre incrimin davoir dlibrment enfreint les us et coutumes de sa caste, ou stre trouv dans limpossibilit de les observer. Une fois rentr, considr souill il est dchu (patita), ostracis ; on ne partage plus de repas avec lui, on naccepte plus son hospitalit. Car cest un point majeur quil faut garder lesprit, les difficults ne se prsentent quau retour du voyageur quand le corps social se voit mis en demeure

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    de rcuprer son membre contamin. Aprs 1920 de plus en plus dindividus enfreignent linterdit du voyage en mer. Cest donc un pisode bien situ dans le temps encore quil nait pas entirement disparu aujourdhui (Clmentin-Ojha 2011 : 372-377). Linterdit ne sapplique pas tout le monde, voir la carrire des hindous qui depuis lpoque ancienne traversent la mer pour se livrer au commerce (Markovits 1999). Il ne concerne que les hautes castes. Or, prcisment, cest parmi ces castes qui forment llite sociale au tournant du 20e sicle que, du fait de la conjoncture historique, le nombre des aspirants au voyage en Angleterre augmente dans ces annes-l3.

    Une fois ralise lannexion dune grande partie de lInde lempire britannique, de plus en plus dhindous duqus prennent conscience dappartenir un nouveau territoire, un territoire beaucoup plus vaste que le leur et qui lenglobe totalement. Ils sont dautant plus tents de lexplorer depuis louverture du Canal de Suez (1869). Cest aussi quaugmente le nombre de jeunes hommes dsireux dexercer une de ces professions nouvelles et lucratives introduites en Inde par le rgime colonial et auxquelles seule permet daccder lducation suprieure dispense en Grande-Bretagne (Carroll 1977). Leur principale destination est la capitale de lempire. Ils partent pour Londres malgr les obstacles surmonter : au pays, les pnibles tensions avec leur famille ; ltranger, les dures conditions dexistence et les examens difficiles (Sen 2005 : 59-60). Puis ils reviennent. Mais pour recouvrer leur place dans le corps social la plupart dentre eux doivent subir les pnitences (pryacitta) prescrites par leur Conseil de caste (pacyat) ou par tout autre instance charge de rguler les affaires internes de leur caste. Ceux des voyageurs qui rsistent, en tenant ces rites pour une aberration dun autre ge ou en refusant davoir commis une faute, restent excommunis4.

    Sil ne faut pas surestimer linterdit, il ne faut pas davantage le sous-estimer. La gravit extrme du problme social suscit par le voyage en mer partir des annes 1880 semble avoir t oublie aujourdhui. On ne sait plus quel point il a profondment divis les familles et les castes, suscitant parmi les lites hindoues des dbats aussi vifs que le mariage des enfants, lducation des filles, le remariage des veuves et la conversion au christianisme. Il suffit de lire les mmoires et biographies des hommes de ce temps pour sen convaincre. Face ceux qui encouragent lexpatriation au nom de la modernisation du pays, de son progrs conomique et social, on trouve les dfenseurs de lorthodoxie qui sen remettent lautorit de ceux qui disent le dharma. Pourquoi au juste ces derniers critiquent-ils le voyage outremer ? Deux raisons se conjuguent dans leurs arguments. La premire est que ce voyage occasionne le contact physique avec des substances ou avec des personnes impures ; il contrevient aux rgles de bonne conduite (cra). La seconde raison est quil fait sortir du territoire sacr de lInde ou, plus prcisment, de lordre social (dharma) qui y prvaut et en dehors duquel un hindou de haute caste risque la dgradation (ptaniya), autrement dit lexclusion de la caste. En apparence indpendantes lune de lautre, ces deux raisons ont une parent profonde : elles refltent un mme idal dtanchit. Elles enferment lhindout dans des limites spatiales et corporelles infranchissables.

    Chez nombre dhindous acquis ces conceptions, on trouve pourtant lide quil faut vivre avec son temps. Des interprtes clairs du dharma partagent ce point de vue. A Jaipur mme, certains dnoncent lattitude frileuse des hindous leur dharma de tortue (kacu-dharma) dira Candradhr arm Guler (18831922) dans un essai rest clbre5. La plupart se contentent

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    daccompagner cette adaptation aux temps modernes plutt que dy rsister. Ils affirment que le voyage peut tre ralis sans trop de danger pour son dharma de caste si on prend certaines prcautions. Le Movement for the Sea-journey, qui sorganise dans la Calcutta coloniale des annes 1890, offre lexemple le plus significatif de cette dmarche6. Aucune entreprise de cette ampleur ne sobserve alors dans les royauts du Rajputana (Rajasthan). Le voyage en mer, en effet, ny est pas (encore) un moyen de promotion sociale. Celui-ci concerne seulement la petite poigne dindividus dont les intrts de classe sont lis ceux de la puissance coloniale. Au premier rang, se trouvent les ttes rgnantes et ceux qui les guident sur la voie du dharma. Cest ce que nous allons constater en considrant les rgles de conduite que la Dharma-sabh, le Conseil de lettrs charg de dire le dharma la cour de Jaipur, dicte en 1902 au trs orthodoxe maharaja Mdhosingh (Mdhavsigh II, r. 1880-1922) alors que, soudainement, celui-ci se voit contraint de se rendre Londres et dentreprendre la traverse prohibe.

    Ici, nulle qute de promotion sociale. Le maharaja ne se rend pas en Angleterre pour y poursuivre des tudes suprieures. Il est faiblement duqu, ne parle que quelques mots danglais et adhre strictement aux rgles dvitement orthodoxes. A la diffrence de son prdcesseur Rmsingh II (r. 1851-1880) qui frayait volontiers avec les Britanniques posts dans son royaume, il nest pas personnellement intime avec ces trangers et rsiste leur influence. Comme il doit bien se rsoudre les recevoir, il fait construire un pavillon spcial, le Mubarak Mahal, dans une cour situe en priphrie du sarhad, la frontire qui ceint le domaine du palais royal7. Des limites ne pas franchir, l encore. Cest un enchanement de faits qui se sont drouls dans le lointain Londres qui explique son voyage. Le 22 janvier 1901, la reine Victoria est dcde. Aussitt la Grande-Bretagne dcide de faire du couronnement de son successeur Edouard VII un vnement mondial, en convoquant lEmpire et la Plante. Cest ainsi que le 7 octobre 1901, le maharaja de Jaipur a linsigne honneur de recevoir une invitation aux crmonies du couronnement fixes au 26 juin 19028. Invitation des plus embarrassantes, mais quil ne sagit pas de refuser. Aussi la Dharma-sabh conseille-t-elle au maharaja de voyager de faon ne pas enfreindre son dharma et donc de ne pas sexposer son retour une expiation plus quhumiliante, inconcevable.

    Ce voyage en Angleterre ne passe pas inaperu des contemporains. En Inde et en Angleterre, la presse lui consacre plusieurs articles. Le souvenir en a aussi t soigneusement entretenu au palais de Jaipur. Peu de temps aprs le retour, Madhusdan Ojh, le principal exgte du dharma la cour, compose un savant trait en sanskrit pour expliquer que le maharaja na commis aucune faute. En 1922, iv Nrya Saksen, haut fonctionnaire du royaume, publie en hindi la relation officielle de ce voyage exotique qui, naturellement, dfend la mme position. Les rcits quon a faits par la suite de lvnement reposent sur ces deux textes9. Ces derniers ont aussi aliment de nombreuses anecdotes restes clbres Jaipur. On garde en outre la trace des prparatifs du voyage et des crmonies du retour dans le Registre royal (Syh Huzr ) o lon notait les activits du maharaja10. Aujourdhui deux grandes jarres en argent, exposes la vue de ceux qui visitent le Mubarak Mahal (devenu un muse), dans le City Palace de Jaipur, portent tmoignage que parmi les provisions emportes par le maharaja en Angleterre se trouvait une large quantit deau du Gange. Ce fut l lune des prcautions que prit Mdhosingh pour rester dans les limites du dharma .

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    Etant consacr examiner la signification de ces prcautions, cet article ne traite pas des pripties du voyage lui-mme ou de celles du sjour en Angleterre. Il ny sera question quen passant de linterdit frappant le voyage en mer ou des dbats quil suscita au 19e sicle11. Ce sont les arguments utiliss par Madhusdan Ojh et iv Nrya Saksen, le lettr expert en dharma et le haut fonctionnaire, pour expliquer et just