Un passé en noir et blanc, Michiel Heyns, Editions Philippe Rey

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Dcouvrez les premires pages du livre de Michiel Heyns "Un pass en noir et blanc" qui parat aux Editions Philippe Rey le 10 mai 2013.

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<ul><li><p>Michiel Heyns</p><p>Un pass en noir et blancroman</p><p>Traduit de langlais (Afrique du Sud) par Franoise Adelstain</p><p>Philippe Rey</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 5 02/04/13 12:42</p></li><li><p>Titre original : Lost Ground(Jonathan Ball Publishers, Johannesburg &amp; Cape Town)</p><p> 2011, Michiel Heyns </p><p>Pour la traduction franaise 2013, ditions Philippe Rey</p><p>7, rue Rougemont 75009 Paris</p><p>www.philippe-rey.fr</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 6 02/04/13 12:42</p></li><li><p> Les vrais paradis sont les paradis quon a perdus. </p><p>Marcel Proust</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 7 02/04/13 12:42</p></li><li><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 8 02/04/13 12:42</p></li><li><p>91</p><p>Mardi 19 janvier 2010Le Queens Hotel sest cramponn son nom, mais pour le </p><p>reste, comme une veuve de cinquante ans qui profite de sa libert, il a gaiement renonc tout ce qui constituait son identit.</p><p>Je me rappelle un tablissement lugubre et respectable, vivotant grce son Bar et Salon , ce dernier embourgeois ensuite en Ladies Bar . Cependant que, derrire, existait un Bar rsolument non europen et non bourgeois, en ralit juste un comptoir o Joyce, la femme de Nathan Friedman, vendait des packs de vin doux et des demi-flacons de cognac. Sur la faade de lhtel, ct de la porte dentre, figurait une coupe champagne, symbole dun tablissement class une toile selon les normes peu rigoureuses de lpoque.</p><p>Jouissaient de lhospitalit du Queens, ou du moins en bn-ficiaient, les reprsentants de commerce de tout poil qui sillon-naient cette partie du Petit Karoo, appele aussi le Ghanta, avec Alfredville pour chef-lieu. Qualifier Alfredville de mtropole serait abusif, mais lorsque jy vivais la cit faisait trs seigneuriale </p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 9 02/04/13 12:42</p></li><li><p>10</p><p>Un pass en noir et blanc</p><p>compare ses voisines Barrydale ou Riversdal. On y trou-vait la Cooprative du Ghanta, o les vignerons (en ralit de simples fermiers cultivant la vigne) apportaient leur rcolte le pinot du Ghanta connut une brve priode de clbrit, aprs avoir t qualifi par le Guide John Platter de meilleur vin de sa catgorie pour lanne 1988. Elle abritait aussi les ser-vices publics de la rgion y compris lessentielle Direction des routes qui dlivrait les permis de circulation des tracteurs , situs dans le deuxime plus imposant btiment de Victoria Street, la rue principale le premier, et de loin, tant la blanche glise hollandaise rforme, dfendue par un canon de la guerre des Boers, canon boer pris par les Britanniques, ou canon bri-tannique pris par les Boers, je ne lai jamais su. Cest aussi Alfredville que se droulait le Mosbolletjiefees annuel, compti-tion souvent acharne entre matrones pour le titre de meilleure fabricante de mosbolletjie de la rgion. (Selon la dfinition du dictionnaire, un mosbolletjie est une sucrerie base de jus de raisin non ferment, comme le haggis est de la panse de brebis farcie ce qui nest pas inexact, mais nglige le je ne sais quoi* 1 culturel de la chose.)</p><p>Sur cette ville peu folichonne trnait donc, modeste pour ne pas dire maussade, le Queens Hotel. Si, le samedi soir, aprs une victoire sur Barrydale ou Robertson, au terrain de rugby de lcole, les ftards braillaient au bar du Queens, le dimanche matin, quand ils occupaient leur banc lglise, par un accord tacite tout tait oubli et chaque pater familias repentant, soli-dement tay par son pouse corsete et ses enfants renfrogns, supportait sa gueule de bois en silence, changeant au mieux un petit sourire honteux avec un compagnon de souffrance.</p><p>1. Les expressions en italique suivies dun astrisque sont en franais dans le texte original. (Toutes les notes sont de la traductrice.)</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 10 02/04/13 12:42</p></li><li><p>Michiel heyns</p><p>11</p><p>Je nai jamais vu lintrieur du vieux bar, bien que mon meil-leur ami Bennie et moi ayons invit, pour fter la fin des examens dentre la fac, nos petites amies dun soir, Elrina Potgieter et Gladys Schoones, prendre un panach au Ladies Bar. Qui ntait en ralit que lancien Salon rnov selon les ides que Nathan Friedman se faisait de llgance. Un zinc massif plateau de cuivre, bord de hauts tabourets tournants au sige ultra-rembourr, occupait la moiti de la pice. Derrire, sur une planche, salignaient des bouteilles dalcools et dautres liqueurs exotiques qui, en juger par la couche de poussire qui les recouvrait, servaient surtout de dcoration. Des fauteuils meu-blaient lautre moiti de la pice, assembls nimporte comment autour de petites tables en forme damibes aux pieds grles. Aux murs pendaient des peintures lhuile criardes, reprsentant des paysages dune luxuriance et dune verdeur inconnues dans le Ghanta.</p><p>Lun dans lautre, lendroit me semblait lpoque ce quil y avait de mieux pour sortir sa petite amie. (Bennie et moi avions mis veste et cravate afin de nous conformer au code vestimentaire affich la porte sur une plaque en Plexi dor : Habillement : Rigoureusement Simple et lgant .) Cest vraiment chic, hein ? commenta Gladys. Cependant quElrina, qui sestimait plusieurs coudes au-dessus de nous du fait que sa mre tait la sur de lpouse dun dfunt Premier ministre disgraci en son temps, fit savoir, aprs que nous fmes tous assis dans les fauteuils en similicuir poisseux, quelle ne pensait pas conve-nable de traner dans un endroit pareil . lvidence, elle avait repr Doris Vermaas et Joy Duvenhage, installes seules une table, qui engloutissaient une substance visqueuse et jaune tout en sesclaffant nos dpens, me dis-je, mal laise. Doris tra-vaillait la Standard Bank et passait pour respectable, mais Joy, qui on ne connaissait pas doccupation rgulire, constituait </p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 11 02/04/13 12:42</p></li><li><p>12</p><p>Un pass en noir et blanc</p><p>un sujet de spculations passionnes pour les lycens et un objet dallusions pinces pour les matrones de la ville.</p><p>Il tait clair que ctait la prsence de Joy qui gnait Elrina, mais la jeunesse tait si coince en ce temps-l quaucun de nous ny fit allusion ; nous sommes simplement sortis en troupeau, lair aussi emprunt quen y entrant, sous les rires gras de Joy et Doris. Et, toujours sur notre trente et un, nous avons atterri, pour une glace-soda en guise du panach escompt, au Welcome Caf, dans l Espace Restaurant , un assemblage de tables et chaises inconfortables entasses derrire le comptoir boissons fraches-non-alcoolises et les tagres magazines. Une odeur dhuile rance tranait dans lair, des reproductions fidles de gazelles et de salamandres ornaient les murs ; une autre affiche, je men souviens, proclamait JSUS HABITE ICI, voquant ces criteaux, sur la porte des jardins, o un doberman au poil ras dclare : JE GARDE. Trs vite, il apparut que Gladys bou-dait : elle garda un silence digne mais assourdissant pendant dix minutes, puis, estimant que ce silence tait dor mais sans grand effet, elle dclara : Ce caf ne vaut pas mieux que le Ladies Bar, et il na mme pas lair conditionn. La climatisation, rare Alfredville, constituait lune des attractions du Ladies Bar.</p><p> quoi Elrina rpliqua, grandiose dans sa dignit : Il faudrait plus que de lair conditionn pour purifier lair de cet endroit. Arrondissant les lvres autour du mot purifier comme pour lui donner corps.</p><p> Du moins a ne sentait pas le poisson vrot et les chips , dit Gladys, prononant vrot avec toute la vigueur du naturel. Ce qui dclencha le fou rire de Bennie, lun de nos principaux credo de collgiens tant que Joy Duvenhage sentait le poisson. Elrina darda alors sur Bennie puis sur Gladys son regard, ce regard de serpent quelle braquait sur le goal adverse, lorsquelle jouait attaquant au net-ball, et qui tait cens le rduire en bouillie.</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 12 02/04/13 12:42</p></li><li><p>Michiel heyns</p><p>13</p><p> Il y a du poisson vrot, Gladys, dclara-t-elle, et des gens vrot. Moi je prfre le poisson. </p><p>Tel tait le Queens Hotel en 1988. Maintenant, quelque vingt ans plus tard, je le dcouvre transfigur, si cest bien le terme qui convient. commencer par sa couleur dominante, que javais entendu qualifier de puce dans un bar chic de Camden Town. Dans lalignement des faades blanchies la chaux, lh-tel fait le mme effet quun cri dans un couvent de femmes. La vranda victorienne construit la fin du dix-neuvime sicle, lhtel fut trs frquent par des officiers britanniques, venus de Cape Town en permission dadultre, puis rquisitionn comme quartier gnral pendant la guerre des Boers existe toujours, agrmente de bacs fleurs des cascades de ptunias roses et blancs. Lensemble chappe toute classification, en priode ou en style, moins daccepter la catgorie kitsch-rtro.</p><p>Je gare ma voiture de location dans la rue, devant lhtel. Se garer Alfredville na jamais pos de problme, aujourdhui mardi, deux heures de laprs-midi, il ny a pas me qui vive.</p><p>Pas me qui vive pourtant, tandis que, titubant sous la cha-leur, je sors ma valise du coffre, une silhouette apparat derrire lun des seringas qui bordent la rue (la reine la prcdente dont lhtel tire son nom a plant lun de ces arbustes loccasion de la visite royale de 1947, mais la plaque commmorative ayant t vole, personne ne sait duquel il sagit). Une voix demande : Je surveille votre voiture, monsieur ? </p><p>Autre nouveaut : des gardiens de voitures franais Alfredville. Le teint trs fonc de lhomme dnonce ltranger autant que son accent : probablement un rfugi de lAfrique francophone. Est-ce bien ncessaire ? dis-je. Au lieu du mlange de servilit et de fanfaronnade qui me parat caract-riser ltat de mendiant sur toute la plante, prt opter pour </p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 13 02/04/13 12:42</p></li><li><p>14</p><p>Un pass en noir et blanc</p><p>la gratitude ou les injures selon quon lui jette ou non une pice, son comportement est celui de quelquun qui sabaisse volontairement.</p><p> Mais oui, monsieur. Beaucoup de criminalit dans les rues. Je sais que les rues dAfrique du Sud sont dangereuses, mais </p><p>je naurais pas imagin Alfredville contamine. Je souponne lhomme dtre le reprsentant de la criminalit locale et dexer-cer sur moi un lger chantage : faites surveiller votre voiture, ou supportez-en les consquences. Oui, merci, lui dis-je.</p><p> Trs bien, monsieur. Vous naurez qu demander Vincent. Le demander o ? Y a-t-il a un bureau quelque part dans la </p><p>rue ? Jabandonne le sujet, et ma voiture, la garde de Vincent, puis jentre dans lhtel.</p><p>Ici aussi, les choses ont chang. Dans le hall, tel que lavait modernis Nathan Friedman, dans un style vaguement annes cinquante, le bureau de la rception, en mince contreplaqu, tait maladroitement plac dans un coin, les anciennes doubles portes battantes en verre biseaut avaient t remplaces par une seule porte coulissante sur laquelle un avis rdig la main prvenait : Porte automatique, ne pas tirer, ne pas pousser / Outomaties deur, Moet nie trek of stoot , tmoignage de lafri-kaans balbutiant de Nathan Friedman, qui suscitait les grasses plaisanteries des collgiens, les termes trek et stoot pouvant se traduire approximativement par tirer et enfoncer .</p><p>Maintenant, on a remis les anciennes portes et remplac le bureau en contreplaqu par quelque chose dinfiniment plus digne, genre comptoir de boutique victorienne, avec antique caisse enregistreuse o, sous le panneau de verre ray, se lisent les chiffres 2s 6d. Aux murs des affiches humoristiques informent des rgles en vigueur dans la maison (pas plus de trois personnes par lit, enlever dabord ses chaussures). Un rideau franges dissi-mule une porte donnant sans doute accs un bureau. Le sol, </p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 14 02/04/13 12:42</p></li><li><p>Michiel heyns</p><p>15</p><p>frachement ponc et verni, a lair dtre constitu des lattes de bois originelles, la vieille carpette puante ayant probablement rejoint le tas poussireux des lments dcoratifs inadquats.</p><p>Laspect pacotille a disparu, mais lensemble produit un effet oppressant, comme une lourde plaisanterie la fin dun dner : on comprend le but cherch, sans pouvoir adhrer lesprit de la chose. quoi il faut ajouter lintense chaleur : le hall semble dpourvu de ventilation.</p><p>Pour lheure il est vide, sombre et silencieux, il ny a per-sonne la rception. Sur le bureau, cependant, trne un grand timbre, du genre de ceux que lon active en tapotant un bouton. Je tapote, dclenchant un bruit assourdissant, autre relique pro-bable de jours plus anims.</p><p>Le rideau scarte si brusquement quon pourrait croire que lhomme qui apparat se tapissait derrire, attendant la sonne-rie. Lair maussade, comme fch par mon arrive, la trentaine finissante, corpulent, avec sa moustache la Burt Reynolds, sa chemise noire et son pantalon serr, cest une rsurgence des annes soixante-dix. Le front moite, il transpire, de larges cernes tachent la chemise sous les bras</p><p> Excusez leffet cachot , dit-il, agitant un poignet maigri-chon en direction du lugubre hall. Je capte une bouffe de sueur, sous une odeur rappelant le bon vieux Old Spice de ma jeunesse. Eskom, sale compagnie. Pas dlectricit, pas de climatisation. </p><p>Jai entendu parler du problme dapprovisionnement lec-trique du pays, mais cest la premire fois que je my trouve confront.</p><p> Dlestage ? Je suis content de connatre le mot convenable. Dlestage, mon cul (grossiret quil nonce dun ton affect, </p><p>du bout des lvres). a, ctait lanne dernire. Cette anne, cest juste le merdier normal.</p><p>passe_en_noir_et_blanc.indd 15 02/04/13 12:42</p></li></ul>