la sémiotique de l'autre

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De la différence et du même

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  • 1

    LA SMIOTIQUE DE

    LAUTRE DE LA DIFFRENCE

    FONDATRICE A LA DIFFRENCE

    REVENDIQUE

  • La smiotique de lAutre

    2

    Qu'y a-t-il de plus diffrent de moi que l'autre, et pourtant il

    arrive que cet autre me ressemble trangement. Que souhaiter ! Que

    l'autre soit comme moi, un autre moi-mme, lorsque j'y rflchis, je

    n'prouverais que jalousie pour cet autre moi-mme et ennui sa

    frquentation. N'est-ce pas une ncessit vitale que de penser et de

    reconnatre la diffrence ? J'ai autant besoin de mes semblables que de

    ceux que je juge diffrents. Il me faut har et dtester pour pouvoir

    aimer. Sans la diffrence, entour d'autres moi-mmes, je vivrais un

    nirvana sans valeurs, sans motivations, sans espoir, sans buts, ma vie

    n'aurait ni sens, ni plaisir. Une horrible batitude larvaire sans

    frontires, sans obstacles, sans passion ni raison.

    Pourtant j'prouve quelque honte en me souvenant comme il

    m'est facile, depuis ma plus tendre enfance, de me ddouaner en disant

    ce n'est pas moi, c'est lui. Cet autre qui m'habite et que je repousse,

    me contraint trop souvent trouver en lui un bouc missaire tous

    mes malheurs. Les hommes ont envers les femmes, et vice-versa, cette

    mme attitude. Les groupes, les foules, les cercles privs, les

    groupuscules d'intrt, les mafias, les bandes de jeunes, les

    assembles, les associations, les ateliers, les cellules, les collectifs, les

    collectivits, les collges, les comits, les loges, les communauts, les

    compagnies, les confrries, les glises, les quipes, les groupements,

    les phalanstres, les socits, tout ce qui s'assemble et s'accorde une

    ressemblance semble avoir besoin de ce mme expdient pour exister,

    se reconnatre, se forger une identit.

    Nul n'ose protester contre cette faiblesse humaine, et mme ceux

    qui prchent la fraternit entre tous les hommes sur terre, se

    regroupent et de concert s'en prennent aux autres qui ne partagent pas

    leur faon d'tre. On a fait de la diffrence, du droit la diffrence, un

    cheval de bataille mais au nom mme de l'galit, de l'universalit.

    Nous avons tous le mme droit de revendiquer notre diffrence et en

    cela nous sommes tristement semblables.

    Les idologies se nourrissent de l'air du temps, et les sciences de

    l'idologie du moment. La linguistique, pour n'en citer qu'une, a eu

    son heure de gloire lorsqu'elle a revendiqu la diffrence comme

    concept fondateur et mthodologie scientifique. Le systme n'existe

  • ANALYSES

    3

    qu'en fonction de la relation diffrentielle qu'entretiennent ses lments

    les uns avec les autres. Le sens ne nat que de la scission de l'un, en

    une paire, o l'un s'oppose l'autre. Et le paradigme, lui aussi n'est

    que le regroupement en une classe qui participe d'une mme

    fonctionnalit, alors que chaque item de la classe s'oppose son voisin

    selon une autre perspective. Il est absolument ncessaire de ne pas

    oublier que ce qui apparat comme deux termes opposs semblable/diffrent ne constitue qu'une seule catgorie conceptuelle. Il est impossible de penser l'un des termes en dehors de

    l'existence de l'autre. L'existence de l'un prsuppose l'existence de

    l'autre.

    On peut aussi remarquer que, alors mme que la linguistique

    structurale faisait de la coupure reprsente par le "/" son emblme,

    elle s'efforait de dcouvrir dans la diversit des langues, des

    universaux. Cette marque qui fonde le sens a tout de suite voqu

    pour les penseurs1 de l'poque soit la castration, soit la sparation

    traumatique de la mre et de l'enfant. La tendance inverse qui nous

    pousse nous retrouver au sein d'un groupe, petit ou grand, suivant

    les ambitions de chacun, a, il est vrai, son cho en mtapsychologie.

    Cette dialectique du mme et du diffrent ressemble fort un

    archtype qui programme nos ractions intellectuelles et affectives.

    Mais ce qui est plus remarquable, c'est cette oscillation infinie entre

    ces deux ples. Umberto Eco dans son livre, Les limites de

    l'interprtation, fait la dmonstration que les modes du got en

    1BARTHES R., S/Z, Seuil, Paris, 1970.

    identit

    mme diffrent

  • La smiotique de lAutre

    4

    matire d'art suivent ce rythme : modernit et tradition, originalit et

    rptition. Les poques, les classes sociales, les nations revendiquent

    l'une ou l'autre, des degrs variables, comme valeur fondamentale.

    Cette soumission ce mouvement perptuel, comme celui du pendule

    de Foucault ne va pas sans drames ni tragdies, car au nom de cette

    valeur on tue, on massacre, on mprise. La mode vestimentaire, ou

    ces barbes broussailleuses qui hrissent le menton de certains et

    cachent la diffrence des facis pour mieux exalter la ressemblance,

    l'appartenance au groupe et la diffrence avec d'autres groupes, font la

    preuve de l'intrication des concepts de ressemblance et de diffrence

    on aimerait crire "diffrance" comme d'autres l'ont fait. Deux raisonnements de type "bootstrap" sont induits de l'vidence de

    la diffrence existentielle et logique qui existe entre moi et ce qui n'est

    pas moi. D'une part il semble ncessaire de rechercher mon semblable,

    mon frre, d'autre part de bien marquer la diffrence qui existe entre

    moi et mes semblables et ceux qui ne me ressemblent gure, et qui

    mettent en pril et mon tre et mon exprience de vie : ceux qui, par

    leur existence, me font douter de la ralit et de la justesse de mes

    convictions, ceux qui donc ne peuvent tre que mauvais. Un carr

    smiotique rend bien compte de cette circulation rationalise et

    hallucinante du sens que je donne ma vie, de cette impossibilit o je

    suis d'chapper cette boucle infinie qui se nourrit de sa propre

    nergie.

  • ANALYSES

    5

    C'est ce qu'un linguiste1, Andr Niel, appelle la pulsion U.

    U pour Universel et pour Unique. Ce linguiste retrouve cette pulsion

    dans la structure mme des textes et dans la faon dont les genres

    littraires tentent de simuler cette motivation retrouver l'unit

    jamais perdue, franchir la barre oblique de la diffrence pour

    retourner l'indivision premire jamais oublie. La tragdie y russit

    par le meurtre de l'autre, ou par ma propre disparition, la comdie par

    la rduction l'absurde, l'insignifiance de l'autre, la posie par la

    fusion du moi et du monde, le roman par la cration d'un monde o je

    puis tre l'autre, tous les autres. L'interaction verbale, avec sa part

    vidente de paranoa2, montre deux acteurs tentant de se rduire

    nant : soit l'on tombe d'accord et il n'existe plus de diffrent, soit l'on

    persuade coups d'arguments et l'on rduit l'adversaire au silence, soit

    l'on s'enferme dans deux discours autistiques et l'on campe sur ses

    positions, sourd aux arguties de l'autre qui n'existe plus que comme

    bruit de la communication que l'on a avec soi-mme.

    La diffrence est communment ressentie comme appartenant

    l'autre, et pourtant la diffrence est l'cart qui spare deux positions.

    1NIEL A., L'analyse structurale des textes, Ed. Univers,1976.

    2FLAHAULT F., La parole intermdiaire, Seuil, Paris, 1978.

    Moi Lui

    Mme Diffrent

    Pas diffrent Pas le mme

    Mon groupe Les Autres

  • La smiotique de lAutre

    6

    Elle n'est donc pas la spcificit de l'un ou de l'autre, mais cet espace

    interrelationnel qui les tient distance et les empche de se rencontrer.

    Cet espace, qui n'est investi ni par l'un ni par l'autre, est conu la fois

    par l'un et par l'autre comme le trop de l'autre, ce dont il devrait se

    dfaire pour lui ressembler. La raison voudrait que chacun efface la

    moiti de la diffrence pour enfin pouvoir communiquer sans

    l'embarras de cet espace frontire traverser, d'gal gal.

    Mais les schmas de la communication, qu'ils nous viennent de

    Moles1, ou de Charaudeau

    2 montrent bien que la communication avec

    l'autre passe par l'intermdiaire d'un simulacre de l'autre tel que l'on

    dsirerait qu'il soit, tel qu'on croit qu'il est. C'est ce simulacre que

    notre discours s'adresse. Ce qui nous amne nous exprimer, ce n'est

    point tant le dsir de se raconter, que la pulsion de rendre l'autre un

    tant soit peu pareil nous-mmes.

    S'il partage notre connaissance et nos affects, sa diffrence

    s'estompe. Convaincre ou persuader c'est aussi faire partager notre

    point de vue. L'illusion que nous poursuivons, le simulacre

    d'nonciataire que nous construisons travers notre discours est donc

    un moyen de nous persuader nous-mmes que cet autre peut devenir

    notre semblable par la mise en commun d'une mme Weltanschauung.

    Il en dcoule que la communication mme envisage d'un point de vue

    trs fruste comme une transmission d'information, n'est pas une

    fonction du langage, mais une fonction du dsir du mme. C'est notre

    imaginaire, pour ne pas dire imaginal, qui cde la pression d'un

    programme archtypal dont l'objectif est l'effacement de toute

    diffrence. Communiquer implique que l'on se reconnaisse "comme

    unique" et que l'on veuille s'assurer une place unique : celle de modle.

    Nous reviendrons sur cet aspect du problme en traitant de la

    surestimation de l'original et des efforts constants dvelopps soit

    pour produire des copies,