soeren kierkegaard - j ?· soeren kierkegaard crainte et ... amateur ou attitré, ne s’en tient...

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  • SOEREN KIERKEGAARD

    CRAINTE

    ET TREMBLEMENT

    Traduit du danois par P.-H. TISSEAU

    AUBIER

  • CRAINTE ET

    TREMBLEMENT

    LYRIQUE-DIALECTIQUE

    par Johanns de Silentio

    COPENHAGUE

    1843

  • CRAINTE ET TREMBLEMENT

    Was Tarquinius Superbus in seinem Garten mit den Mohnkp

    sprach, verstand der Sohn, aber nicht der Bote. HAMANN.

    Ce que Tarquin le Superbe donnait entendre par les ttes pavot

    de son jardin, son fils le comprit, mais non le messager.

    [Valre Maxime, Actions mmorables, VII, 4 (Des stratagmes), 2]

    AVANT-PROPOS Notre poque organise une vritable liquidation dans

    le monde des ides comme dans celui des affaires. Tout sobtient des prix tellement drisoires quon se demande sil y aura finalement preneur. Tout marqueur de la spculation, consciencieusement appliqu pointer les tapes de la significative volution de la philosophie, tout privat-docent, matre dtude, tudiant, tout philosophe, amateur ou attitr, ne sen tient pas au doute radical, mais va plus loin. Il serait sans doute intempestif de leur demander o ils vont de ce pas ; mais lon ferait preuve dhonnte politesse en tenant pour certain quils ont dout de tout, puisquautrement il serait trange de dire quils vont plus loin. Ils ont tous fait ce mouvement pralable, et, selon toute apparence, avec tant daisance quils ne jugent pas ncessaire de donner un mot dexplication ; en vain cherche-t-on, avec un soin minutieux, un petit claircissement, un indice, la moindre prescription dittique sur la conduite tenir en cette immense tche. Mais Descartes la bien fait ?

  • Descartes, ce penseur vnrable, humble et loyal, dont nul assurment ne peut lire les crits sans la plus profonde motion, Descartes a fait ce quil a dit, et il a dit ce quil a fait. Ah ! Ah ! voil qui nest pas si commun de nos jours ! Descartes na pas dout en matire de foi, comme il le rpte maintes reprises : Nous ne devons pas tant prsumer de nous-mmes que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils Surtout nous tiendrons pour rgle infaillible que ce que Dieu a rvl est incomparablement plus certain que tout le reste, afin que si quelque tincelle de raison semblait nous suggrer quelque chose au contraire, nous soyons toujours prts soumettre notre jugement ce qui vient de sa part (Principes de la philosophie, Premire partie, 28 et 76). Il na pas cri au feu, ni fait tous un devoir de douter ; il tait un penseur solitaire et paisible, et non un veilleur de nuit charg de jeter lalarme ; il a modestement avou que sa mthode navait dimportance que pour lui, et quil y avait t amen, en une certaine mesure, par la confusion de ses connaissances antrieures. Ainsi mon dessein nest pas denseigner ici la mthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte jai tch de conduire la mienne Mais sitt que jeus achev tout ce cours dtudes, au bout duquel on a coutume dtre reu au rang des doctes, je changeai entirement dopinion. Car je me trouvais embarrass de tant de doutes et derreurs quil me semblait navoir fait autre profit, en tchant de minstruire, sinon que javais dcouvert de plus en plus mon ignorance. (Discours sur la mthode, Premire partie). Ce dont les anciens Grecs, quelque peu connaisseurs en philosophie, faisaient la tche de la vie entire, car la pratique du doute ne sacquiert pas en quelques jours ou quelques semaines, le but auquel parvenait le vieux lutteur retir des combats, aprs avoir gard lquilibre du doute dans tous les piges, ni inlassablement la certitude des sens et celle de la pense, brav sans faiblesse les tourments de lamour-propre et les insinuations de la sympathie, cette tche est aujourdhui celle par laquelle chacun dbute.

    De nos jours, on ne sarrte pas la foi ; on va plus loin. Que si je demande o lon va ainsi, je passerai sans doute pour un sot ; mais je ferai, coup sr, preuve de politesse et de culture

  • si jadmets que chacun a la foi, puisquautrement il est singulier de dire quon va plus loin. Il nen tait pas de mme au temps jadis ; la foi tait alors une tche assigne la vie entire ; car, pensait-on, laptitude croire ne sacquiert pas en quelques jours ou en quelques semaines. Quand le vieillard prouv approcha de sa fin, aprs avoir combattu le bon combat et gard la foi, son cur tait encore rest assez jeune pour ne pas avoir oubli langoisse et le tremblement qui avaient disciplin le jeune homme, que lhomme mr avait matriss, mais dont nul ne se dlivre entirement, sauf si lon russit aller plus loin daussi bonne heure que possible. Le point o parvenaient ces vnrables figures, cest de l quaujourdhui part un chacun pour aller plus loin.

    Le prsent auteur nest pas le moins du monde philosophe ; il na pas compris le systme, sil y en a un, sil est fini ; son faible cerveau a dj suffisamment de mal la pense de la prodigieuse intelligence ncessaire chacun, aujourdhui que tout le monde a une aussi prodigieuse pense. Lon a beau tre en mesure de formuler en concepts toute la substance de la foi, il nen rsulte pas que lon a saisi la foi, saisi comment on y entre ou comment elle entre en quelquun. Le prsent auteur nest pas le moins du monde philosophe ; il est, poetice et eleganter, un crivain amateur, qui ncrit ni systme, ni promesses de systme ; il nest pas tomb dans lexcs de systme et ne sest pas vou au systme. crire est pour lui un luxe, qui gagne en agrment et en vidence, moins il y a de gens pour acheter et lire ses productions. Il na pas de peine prvoir son destin une poque o lon biffe dun trait la passion pour servir la science, une poque o un auteur qui veut tre lu doit prendre soin dcrire un livre facile feuilleter pendant la sieste, et soin de se prsenter avec la politesse du garon jardinier de lannonce qui, le chapeau la main et muni du certificat de son dernier patron, se recommande au trs honorable public. Lauteur prvoit son sort : il passera compltement inaperu ; il devine, avec effroi, que la critique jalouse lui fera plusieurs fois donner le fouet ; bien plus, il tremble la pense quun scribe zl, quun avaleur de paragraphes (toujours prt, pour sauver la science, traiter

  • les ouvrages des autres comme Trop [personnage de J.L. Heiberg, Recensentem og Dyret, Scne 7] en usait vis--vis de La destruction du genre humain pour sauver le got ), il tremble que ce censeur ne le dcoupe en , inflexible comme lhomme qui, pour satisfaire la science de la ponctuation, divisait son discours en comptant les mots : trente-cinq jusquau point et virgule, cinquante jusquau point. Je mincline avec la plus profonde soumission devant tout chicaneur systmatique : ce nest pas le systme, cela na rien voir avec le systme. Je lui dsire tout le bonheur possible ainsi qu tous les intresss danois de cet omnibus ; car ce nest jamais une tour quils lveront. tous et chacun en particulier je souhaite bonne chance et succs.

    Trs respectueusement.

    JOHANNES DE SILENTIO.

  • ATMOSPHERE Il tait une fois un homme qui avait, en son enfance, entendu

    la belle histoire dAbraham mis par Dieu lpreuve, victorieux de la tentation, gardant la foi et recevant contre toute attente son fils pour la seconde fois. lge mr, il relut ce rcit avec un tonnement accru, car la vie avait spar ce qui tait uni dans la pieuse simplicit de lenfance. mesure quil vieillit, sa pense revint plus souvent cette histoire avec une passion toujours plus grande ; pourtant il la comprenait de moins en moins. Il finit par oublier toute autre chose ; son me neut quun dsir : voir Abraham ; quun regret : celui de navoir pas t le tmoin de cet vnement. Il ne souhaitait pas de voir les beaux pays dOrient, ni les merveilles de la Terre promise, ni le pieux couple dont la vieillesse fut bnie par Dieu, ni la vnrable figure du patriarche rassasi de jours, ni lexubrante jeunesse dIsaac donn en prsent par lternel : la mme chose pouvait arriver sur une lande strile, il ny voyait pas dobjection. Il aurait voulu participer au voyage de trois jours, quand Abraham allait sur son ne, sa tristesse devant lui et Isaac ses cts. Il aurait aim tre prsent au moment o Abraham, levant les yeux, vit dans le lointain la montagne de Morija, au moment o il renvoya les nes et gravit la pente, seul avec son fils ; car il tait proccup, non des ingnieux artifices de limagination, mais des effrois de la pense.

    Cet homme ntait dailleurs pas un penseur ; il nprouvait aucun besoin daller plus loin que la foi ; le sort le plus beau lui semblait dtre appel dans la postrit le pre de la foi, et il trouvait digne denvie de la possder, mme linsu de tous.

    Cet homme ntait pas un savant exgte ; il ne savait pas lhbreu ; sil avait pu le lire, il aurait sans doute alors aisment compris lhistoire dAbraham.

  • I Et Dieu mit Abraham lpreuve et lui dit : prends ton fils, ton

    unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-ten au pays de Morija, et l, offre le en holocauste sur lune des montagnes que je te dirai.

    [Gense, XXII, 1-2] Ctait de grand matin ; Abraham se leva, fit seller les nes,

    quitta sa demeure avec Isaac, et, de la fentre, Sara les regarda descendre dans la valle jusqu ce quelle ne les vt plus. Ils allrent trois jours en silence ; le matin du quatrime, Abraham ne dit pas un mot, mais, levant les yeux, il vit dans le lointain les monts de Morija. Il renvoya les serviteurs, et, prenant Isaac par la main, il gravit la montagne. Et Abraham se disait : Je ne peux pourtant pas lui cacher o cette marche le conduit. Il sarrta, mit la main sur la tte de son fils pour le bnir, et Isaac sinclina pour recevoir la bndiction. Et le visage dAbraham tait celui dun pre ; son regard tait doux et sa voix exhortait. Mais Isaac ne pouvait le comprendre ; son me ne pouvait slever jusque-l ; il embrassa les genoux dAbraha