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Enquete Bollor

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<ul><li><p>1 </p><p>LE POIDS DE LHERITAGE Vincent Bollor se serait sans doute pass de cette nouvelle </p><p>controverse. Il avait dj censur il y a quelques mois un article du Monde sur les violences policires dans son quotidien gratuit Direct matin, dans lequel Le Monde est actionnaire 30 . Il vient de rcidi-ver la semaine dernire, comme la dvoil Rue 89, en interdisant la dernire minute la publication dun article sur les mthodes assez curieuses de la RATP pour pister les clients grce la carte Navigo. Cest le type mme de polmique qui agace le financier. Quoi quil en dise, il est trs sensible son image. </p><p>Il prfre que lon parle de lui comme un nouveau conquistador, un des entrepreneurs prts tout pour bousculer le jeu. </p></li><li><p>2 </p><p>Limage est dsormais ancre dans les esprits. Il ny a pas une semaine ou presque sans que lombre de Vincent Bollor ne plane sur le monde franais des affaires. Il semble toujours lafft, quel que soit le secteur concern. </p><p>En ce moment, il nest question que de son attaque (imminente selon certaines rumeurs) sur le groupe britannique de publicit Ae-gis, dont il dtient dj 29 . Il y a quelques jours, on lui prtait lintention de racheter lhebdomadaire Le Point Franois-Henri Pinault. Dans le mme temps, on parle de sa monte au capital de la socit italienne automobile Pininfarina, en difficult depuis la mort de son dirigeant. Auparavant, la presse avait crit sur son ambition de racheter TF1 Martin Bouygues. </p><p>Rien ne parat devoir arrter Vincent Bollor. Pourtant, la lec-ture des comptes officiels de son groupe, son apptit parat dmesu-r par rapport ses moyens. Il a un groupe certes de taille honora-ble. Mais sa dimension financire ne parat pas tre la hauteur de </p></li><li><p>3 </p><p>ses projets affichs ou supposs. En 2007, le groupe a ralis un chiffre daffaires de 6,3 milliards et un rsultat net de 322 millions deuros. Au premier semestre de 2008, le groupe a dj t pnalis par la crise: le rsultat net a chut de 61 , 140 millions deuros, en raison de la chute dHavas o il est actionnaire hauteur de 32,8 . </p><p>Pas de quoi faire des folies donc. Dautant que sur les sept activi-ts du groupe (transports et logistiques, films plastiques et batteries, papiers minces, distribution dnergie, terminaux et systmes sp-cialiss, mdias et tlcoms et autres), seules les branches transports et logistiques, distribution dnergie, affichent un rsultat opration-nel positif (58 millions deuros au premier semestre 2008). </p><p>Toutes les autres sont en perte. Et cest sans compter les gros pa-ris sur lavenir qua pris Vincent Bollor en misant sur le dvelop-pement de la batterie lectrique, le redressement dHavas, ses convoitises sur Aegis. Autant de chantiers qui amnent le groupe immobiliser plus de 1 milliard deuros de capitaux. </p></li><li><p>4 </p><p>En dpit de cette quation financire contrainte, personne nan-moins ne remet en question les ambitions de Vincent Bollor. </p><p>Aveuglement mdiatique? Sans doute. Mais peut-tre aussi le sentiment diffus que la puissance du financier, qui sest illustr ces dernires annes par quelques coups clbres, est plus grande que celle affiche officiellement. Sentiment plus que justifi. Il y a bien une face cache de lempire Bollor. Juste voque en quelques mots pour ne pas donner limpression du secret, mais en fait totale-ment obscure. </p><p>Entre Afrique et Luxembourg, Vincent Bollor a bti un deuxime groupe puissant, discret et tentaculaire. Il lui permet de faire ses coups financiers labri des regards, de prosprer hors de nombreuses contraintes fiscales et rglementaires et daccumuler une richesse sans proportion avec celle revendique. Voyage dans la zone offshore de Bollor. </p></li><li><p>5 </p><p>Des colonies aux paradis (fiscaux) Aux origines de cette fortune discrte, il y a lempire Rivaud. </p><p>Puissance financire coloniale, propritaire de millions dhectares de plantations en Afrique et en Asie, elle a au fil des d-cennies accumul des centaines de millions (des milliards au-jourdhui) dans les paradis fiscaux les plus divers (Vanuatu, Guerne-sey, Jersey, Luxembourg), au travers dun cheveau inextricable de socits en autocontrle, aux noms voquant le pass colonisateur franais: Caoutchoucs de Padang, Forestire bordelaise, Terres rou-ges, Compagnie du Cambodge, Sennah Rubber... </p><p>Un empire tenu dune main de fer par Jean de Beaumont et Edouard de Ribes. Ds que lon prononce leurs noms, les interlocu-teurs voquent la bonne noblesse napolonienne, le Bottin mondain, le Jockey Club et la cration du Club Interalli. </p><p>Ils oublient en revanche le trafic des piastres entre la France et lIndochine au dbut des annes 1950, la collusion continuelle avec </p></li><li><p>6 </p><p>les pouvoirs en place tout au long de la IVe Rpublique, laccueil dans leur banque des finances du RPR, et aussi leur immense for-tune, les liens trs troits avec certaines familles italiennes trs pro-ches du Vatican et de sa banque, lIOR (Istituto per le Opere di Re-ligione, institution pour les oeuvres religieuses). A labri des regards indiscrets, ils ont accumul des centaines de millions tirs des plan-tations asiatiques et africaines, avec lappui de la famille Fabri en Belgique, qui possde un tiers de lempire. </p><p>Tous ceux qui ont essay de sapprocher de Rivaud, den prendre le contrle, sy sont cass les dents, dEdouard Stern et Philippe Jaf-fr Giancarlo Parretti, lhomme daffaires italien au coeur dun des plus gros scandales du Crdit lyonnais. </p><p>Mme des membres de la famille Rivaud ont t partiellement dpouills par les deux hommes, les seuls capables de sy retrouver dans le ddale des participation. </p></li><li><p>7 </p><p> Tous ont chou donc, sauf un: Vincent Bollor. Invit en 1987 </p><p>par les deux dirigeants entrer au capital comme actionnaire trs minoritaire de quelques socits Rivaud (Artois, Socfin et Terres rouges) pour dfendre le groupe contre les attaques des banques Stern et Dumnil Lebl, il na jamais lch sa proie depuis. Mme au temps de la quasi-faillite de son groupe en 1994, il na pas envi-sag de se dfaire de ses participations dans Rivaud. L tait sa for-tune. Il le savait. </p><p>Aprs des annes de patience, lheure de la rcompense sonna. En 1996, la banque Rivaud, plaque tournante financire du dis-</p><p>positif mis en place par Jean de Beaumont et Edouard de Ribes, est branle: un contrle fiscal a mis en lumire un dispositif dvasion fiscale en Suisse pour les fortunes du Sentier et dailleurs. Dans le mme temps, la justice enqute sur son rle dans des financements occultes destination dadministrateurs judiciaires. Enfin, la Com-</p></li><li><p>8 </p><p>mission bancaire sinquite de sa solidit financire et de son sou-tien hors de proportion la compagnie arienne Air Lib, en quasi-faillite. </p><p>Vincent Bollor souffle alors sur les braises. Au conseil, comme dans les mdias, il prdit la catastrophe bancaire. La banque est per-quisitionne, de nombreux documents sont envoys aux juges. Pr-sente comme la banque du RPR, la banque voit sortir dans la presse les comptes de certains clients dont celui dAlain Jupp, alors pre-mier ministre. En septembre, tout est consomm. Vincent Bollor a pris le pouvoir et sest install dans la banque. (Pour le rcit complet de cet assaut, lire le livre de Renaud Lecadre et Nathalie Raulin, En-qute sur un capitaliste au-dessus de tout soupon.) A peine install, Vincent Bollor se livre un grand exercice de communication. Il prsente le groupe Rivaud, donne une estimation de sa valeur aux alentours de 10 milliards de francs et promet une simplification du groupe. Il va falloir faire linventaire et mettre de lordre. Il y a au </p></li><li><p>9 </p><p>moins pour trois ans de travail, assure-t-il alors. Normalisation et transparence sont lordre du jour, affirme-t-il. </p><p>Des dizaines de socits et de filiales dans le monde Dans un premier temps, les oprations lances par Vincent Bollor paraissent sinscrire dans ce programme. Lhomme daffaires vend Air Lib British Airways, se dbarrasse de la banque Rivaud et surtout de lencombrante banque suisse, la banque dinvestissements privs (BIP) au centre de plusieurs instructions judiciaires. Il cde des plantations en Asie, de limmobilier Paris. Le recentrage avance, permettant au groupe dannoncer chaque cession des dizaines voire quelques centaines de millions deuros de plus-values. Il charge mme la banque Lazard, quil a attaque quelque temps au-paravant, de laider la simplification. </p><p>Aujourdhui, les bonnes intentions paraissent vanouies. En douze ans, larchitecture du groupe Rivaud a peine t modifie, saccrochant juste par quelques points de passage celui de Vincent </p></li><li><p>10 </p><p>Bollor. Lhomme daffaires sest gliss sans peine dans les ancien-nes structures, dcouvrant son tour tout lintrt de lautocontrle et des places financires discrtes. </p><p>Si Vincent Bollor na pas simplifi lhritage de Rivaud, cest quil y trouve son intrt. Le maintien en ltat lui permet dviter de ddommager les minoritaires. Et puis la complexit est un moyen pratique de dcourager les curieux. Qui ira voir ce qui se cache der-rire ses dizaines de socits? note un avocat daffaires qui a eu se pencher dans le pass sur lempire Bollor. </p><p>De fait, comment sy retrouver dans cet ensemble touffu? La pr-sentation quen donne le groupe nest quun ple reflet de lensemble. Bollor aujourdhui, ce sont des dizaines de socits et de filiales dans le monde. Une petite partie est installe en France, un certain nombre en Afrique pour les besoins de ses activits por-tuaires, logistiques et agricoles, et un bon paquet ailleurs en Europe, avec une nette prfrence pour le Luxembourg [Sur </p></li><li><p>11 </p><p>www.mediapart.fr un lien vous mnera la liste des socits conso-lides du groupe. Il y en a six pages]. </p><p>Certaines ont t reues par hritage, si lon peut dire, dautres sont de cration rcente, comme Swan, Cormoran ou Carlyle inves-tissement. Vincent Bollor assure que cette dernire accueille juste des participations pour ses bateaux. La ressemblance avec un autre groupe Carlyle, un fonds amricain redout, trs proche de la famille Bush et qui sest illustr dans certaines affaires avec la CIA, est ce-pendant frappante. </p><p>Dautant que lantenne europenne de ce fonds est aussi au Luxembourg. </p><p>Tout fonctionne en circuit ferm. Aux conseils dadministration, on retrouve la mme poigne dhommes, cinq ou six, contrlant lensemble de la pyramide. Le mme homme, Daniel-Louis Deleau, install au Luxembourg, supervise toutes le structures, accomplit les </p></li><li><p>12 </p><p>dmarches administratives, signe les procs-verbaux dassemble et les chques depuis plus de vingt ans. </p><p>A la base, il y a des structures oprationnelles. Elles ont une acti-vit, des employs, un chiffre daffaires et des bnfices. </p><p>Mais elles ne conservent quasiment rien pour elles. Tous les flux de trsorerie, les bnfices sont centraliss par la suite dans diffren-tes structures (Financire du Champ de Mars, Plantations de terres rouges, Socfinal, Nord Sumatra, etc.). Ce sont des socits de porte-feuille qui nont parfois aucun chiffre daffaires, pas de salaris, de multiples dividendes et des rserves de capitaux prolifiques, le tout bnficiant de grandes largesses fiscales. </p><p>Dans le labyrinthe des participations croises Combien cet en-semble pse-t-il? Peut-tre 5, peut-tre 10 milliards deuros, peut-tre plus, En tout cas, pas dix milliards de francs (1,5 milliard deu-ros), comme lavait annonc Vincent Bollor en 1996. Il y a des actifs partout, parfois inscrits leur valeur historique des annes </p></li><li><p>13 </p><p>1950 ou avant. Il y a des rserves partout. Tout en se moquant des petites caisses du comte de Ribes, Vincent Bollor en a repris lusage. La Financire du Champ de Mars (ex-Socfin) a plus de deux milliards deuros de rserves, Plantation des terres rouges 500 millions, sans compter les dizaines de millions accumules ici et l dans des structures pratiquement sans aucune dette. </p><p>Contrler les flux dargent parat presque impossible. Les parti-cipations se croisent, se recroisent. Lautocontrle est tous les ta-ges: Plantations des terres rouges dtient 61,7 de Cambodge, qui d-tient elle-mme 36 de Moncey, qui dtient 42 de Financire dArtois, elle-mme actionnaire hauteur de 22 de Plantations des terres rouges. Ainsi de suite. Les dividendes circulent dune struc-ture lautre, reviennent, se perdent. Le tout est illisible. </p><p>Vincent Bollor se dfend de cultiver lopacit. Les socits au Luxembourg? Cest lhritage du groupe. Dailleurs, prcise-t-il, plus aucune na le statut de holding de 1929. De fait, toutes les so-</p></li><li><p>14 </p><p>cits du groupe ont abandonn ce rgime luxembourgeois, qui dis-pensait les entreprises de toute dclaration fiscale et lgale, pour un statut un peu clair, celui de Sofarpi. Les socits sont tenues un minimum de dclarations comptables, mais elles conservent lessentiel: une exonration fiscale trs large sur les bnfices et les plus-values. </p><p>De mme, ajoute le financier, sil na pas pu conduire la grande opration de simplification quil avait promise, cest en raison des minoritaires, jure-t-il. Nous avons retir de la cote Mines Kali Sainte-Thrse, les Caoutchoucs de Padgang, Socfin. </p><p>Mais chaque fois, il y a des actionnaires qui contestent loffre, qui compliquent les oprations. Alors, je ne suis pas press, expli-que-t-il. </p><p>Tout au long de sa carrire, lhomme daffaires a toujours eu des difficults avec nombre de ses partenaires minoritaires. A chaque fois que ceux-ci ont demand sortir, cela ne sest pas pass sans </p></li><li><p>15 </p><p>mal: Vincent Bollor est avare de son argent, conteste tout ce quil peut et verse le minimum. Il eut ainsi des bras de fer avec Axa, qui lavait pourtant accompagn et soutenu pendant plus de dix ans, avec dautres mutualistes, avec des actionnaires minoritaires belges. </p><p>Le poids des familles belges. Mais chez Rivaud, lhomme daffaires semble stre heurt un </p><p>autre obstacle: les autres actionnaires du groupe, Hubert Fabri et le comte de Ribes, qui possdent encore des cls importantes du groupe. Vincent Bollor semble avoir d transiger. </p><p>Avant mme davoir lanc son coup de force, lhomme daffaires franais avait pactis avec Hubert Fabri, reprsentant des intrts belges, et mpris par le comte de Ribes. </p><p>Ensemble, avait-il promis, ils allaient redynamiser Rivaud, lui donner sa vraie valeur. </p><p>Sur ce point (mais pouvait-il faire autrement?), Vincent Bollor a tenu parole. Il a laiss le pouvoir oprationnel la famille Fabri et </p></li><li><p>16 </p><p>ses reprsentants dans les structures lies aux plantations (Socfinal, Socfinasia, intercultures). Dans les rectifications de frontires et les partages dactifs, il leur a abandonn certaines socits lies lAsie (Sennah Rubber), ne sest pas ml de la gestion de structures finan-cires partages entre familles belges et familles nerlandaises (Mopoli). </p><p>En change, il a revendiqu le contrle des socits financires (Socfin, Plantations de terres rouges), a pes sur la gestion des ac-tifs. Et les familles belges ne cessent de se fliciter de ce partenaire qui na pas bouscul leurs petits secrets, et qui les enrichit. </p><p>La prsence du comte de Ribes, en revanche, est plus surpre-nante. </p><p>Ds sa prise de pouvoir, Vincent Bollor semblait dcid se passer du dirigeant, poursuivi par la justice. Son fils, le vicomte Jean de Ribes, na fait quun passage clair au conseil du groupe avant de le quitter six mois plus tard. </p></li><li><p>17 </p><p>Aujourdhui, pourtant, lancien matre du groupe Rivaud est, 85 ans...</p></li></ul>