yves citton - l'écologie de l'attention

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Une discussion avec Yves Citton, théoricien de la littérature et penseur d’origine suisse. L'écologie de l’attention, entre les pièges des médias et les opportunités du Big data

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  • YVES CITTON, LCOLOGIE DE LATTENTION

    penser la socit du numriqueculture mobile

    VISIONS

    Entre piges des mdias et opportunits du Big data

    culturemobile.net

  • Qui est Yves Citton ?Thoricien de la littrature et penseur dorigine suisse, Yves Citton mne depuis plusieurs annes des travaux darchologie des mdias. Ils se sont notamment concrtiss dans une srie de livres comme Pour une cologie de lattention (Seuil, 2014), ou Mythocratie, Storytelling et imaginaire de gauche (Amsterdam, 2010), ainsi que dans un dossier quil a pilot avec Frdric Neyrat et Dominique Quessada pour la revue Multitudes (dont il est lun des trois directeurs de la rdaction) : Envotements mdiatiques. Yves Citton enseigne la littrature luniversit de Grenoble Alpes au sein de lquipe LITT&ARTS. Aprs des travaux consacrs lhistoire du discours conomique, ses recherches lont dirig vers ltude de limaginaire spinoziste des Lumires, ainsi que vers la thorie littraire, mais aussi vers le jazz, lconomie des affects, le pouvoir de scnarisation, etc. Il a dirig le livre collectif Lconomie de lattention, Nouvel horizon du capitalisme ? (La Dcouverte, 2014), ouvrage rfrence qui runit les principaux penseurs de ce sujet majeur de notre aujourdhui.

    Nous avons rencontr Yves Citton dans sa maison de Gif-sur-Yvette, o il habite avec sa compagne depuis quils ont quitt le quartier de la Place de Clichy Paris. Au cur de notre conversation, deux ouvrages : Lconomie de lattention, Nouvel horizon du capitalisme, livre collectif quil a dirig, paru en mai 2014 ; et son livre de rflexion en solo, Pour une cologie de lattention, paru en septembre 2014 alors quil a t crit en vrit avant le prcdent. Tranquilles dans sa paisible demeure, avec vue sur son jardin sous la pluie en mars 2015, puis en mai lors du travail dcriture et de rcriture quatre mains de ce cahier trs approfondi, nous avons pu nous concentrer sur notre sujet de lattention lre des mdias numriques.

    Photographies : HHG

  • Culture Mobile : Dabord, de quoi parle-t-on ? Quest-ce que lattention ?Yves Citton : Lattention existe-t-elle ? Dans certains milieux, notamment de linformation et de la communication, lattention est dnonce comme un concept fumeux, trop psychologique ou philosophique pour tre utile et intressant. Selon certains, il ny a que des clics, des abonnements, des connexions. Cest vrai que le terme attention fait rfrence une immense quantit de gestes, de phnomnes, dattitudes mentales tout fait htrognes. Lattention que je prte un cycliste quand je conduis ma voiture, lattention que je prte ma grand-mre malade, celle que jaccorde un plat que je suis en train de cuisiner, un livre, un film, un jeu vido, recoupent des ralits intrinsquement trs diffrentes. Sauf que si lon parle beaucoup aujourdhui dattention, au singulier plutt quau pluriel, cest parce que nos socits ont mis en place des dispositifs qui mesurent et homognisent cette diversit norme de rapports dattention, donc de relations des environnements ou des objets. Il y avait laudimat, mais il y a surtout dornavant des dispositifs de traage sur Internet et des systmes comme PageRank, logiciel du moteur de recherche de Google

    Autant de techniques de mesure de lattention qui prennent une importance inoue avec lomniprsence toujours plus intensive des mdias, des images et plus largement du numrique dans notre vie quotidienne. Jusquaux crans de nos smartphones et maintenant

    Lentretien a t ralis par Ariel Kyrou le 24 mars 2015.

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  • les objets connects qui enregistrent et tracent notre attention faire le mnage via laspirateur connect ou faire la cuisine en suivant les tapes indiques par lapplication de ma tablette tactile !Ces dispositifs mesurent et, de ce fait, homognisent des types dattention trs htrognes, effectivement de la lecture dun journal une vido sur YouTube ou, comme tu le dis, au mnage en mode connect. Mais surtout, ils donnent une valeur oprationnelle comparable toutes ces attentions pourtant disparates. De la mme faon que largent a permis de tout acheter via le mme filtre : des pommes, des livres, du terrain, etc., de mme laudimat, PageRank de Google et lensemble des systmes de traage de notre poque du tout connect homognisent voire unifient cette mesure de toutes les attentions afin de les rendre monnayables.

    Toutes les attentions, pourtant, ne sont pas de mme nature ? En effet, au-del de linfinie htrognit des qualits dattention, on pourrait dire quil y a la plupart du temps au moins deux grands types dattention. Il y a dune part une attention quon pourrait dire immdiate (mme si cette notion fait problme), interface particulire que des sujets psychologiques entretiennent avec leur environnement, ou prcisment avec des objets de cet environnement. Et il y a dautre part un mode de valorisation, qui dpend de dispositifs techniques (des media), permettant dhomogniser ces relations qui en elles-mmes sont trs diffrentes. Cette distinction entre attention immdiate et attention mdiatise me semble importante, mais relative ou plutt il faut concevoir les deux termes comme des ples, et situer nos attentions effectives quelque part entre les deux, plus ou moins proches de lun ou de lautre. Les mass-mdias informent la faon dont je regarde (immdiatement) mon jardin ou ma chatte. Par ailleurs, comme tu

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  • le soulignes en pointant du doigt lInternet des objets, avec la connexion gnralise de notre quotidien, au travers des crans de la tl, puis de la tablette et du smartphone, les phnomnes de valorisation mdiales stendent bien au-del des supports mass-mdiatiques traditionnels.

    Le point commun, en tout cas, cest que lattention, quelle quelle soit, est toujours lie une relationAbsolument : elle est relation

    un objet, un environnement, un individu ou plusieurs, etc. a cest le premier point. Le deuxime point, cest que cette notion dattention est lie notre univers mdiatique au sens le plus large du terme. Cest--dire quon a de plus en plus faire des supports, qui sont bien souvent eux-mmes le relais dindividus, que ce soit par le Net, les applications et objets connects ou plus classiquement par la tlvision. Ce que tu dis, notamment au dbut de ton livre Pour une cologie de lattention, cest que le concept de lattention semble au premier abord de lordre de la psychologie voire de la philosophie, mais prend une ralit quantifiable, potentiellement, donc conomique et sociale via les media. Car lattention a ce point commun avec ces >>

  • media de se situer sur le registre de la relation.Il me semble en effet impossible de penser lattention sans penser simultanment les dispositifs mdiaux qui structurent, conditionnent et informent notre attention. En minspirant de Thierry Bardini, je propose une distinction entre les media (crits sans accent ni -s) qui dsignent tout ce qui peut servir enregistrer, transmettre ou transformer des signaux, et les mass-mdias (crits avec accent et -s), comme la tlvision, la radio ou la presse, qui diffusent ces signaux au sein de larges publics. Les mdias et le mdiatique ne constituent donc quun cas particulier des media et du mdial en gnral. Lessentiel de lattention mdiale porte en gnral sur le contenu du livre, de lcran, de lobjet auquel on prte attention. Quand on regarde la tlvision, en gnral on ne regarde pas le medium (lappareil de tlvision) mais ce qui passe travers lui. En ce sens, lattention est bien une relation des objets dattention (une guerre, la vie dune personne, un produit, une uvre) et lensemble de ces objets constituent pour nous certains environnements (le monde dont on suit les nouvelles en lisant le journal, en consultant des sites Web, en regardant la TV). Mais en amont de cette relation des objets dattention, au-del du contenu lui-mme qui justifie de cette relation, il y a tout un processus de constitution de certains objets en objets dattention. Car les objets, le plus souvent, ne simposent pas notre attention par eux-mmes. Cest nous qui les constituons de la sorte, par un travail de lattention elle-mme qui isole, au sein dun flux de donnes, celles que lon va constituer comme objet. a, cest un premier point.

    Le deuxime point, implicite dans ton propos et dans la suite logique de cette constitution de lobjet, cest que lattention est dabord un phnomne de slection, comme lont trs bien montr des philosophes et psychologues comme William James dans la seconde moiti du XIXe sicle. Il y a un flux continu de choses que lon pourrait entendre, voir, sentir olfactivement, ou mme goter, et l-dedans, on isole, on slectionne, on spare, on identifie des objets, des caractristiques, des critres qui nous permettent de fabriquer nos objets dattention. Lattention a donc une fonction de filtre. Cest basique, tout le monde sera a priori daccord, mais cest essentiel. Comment est-ce quon va filtrer, >>

  • autour de nous, certaines choses que nous incorporons en nous, parce quelles nous ont sensibiliss, parce que nous en devenons conscients, parce que nous leur prtons une attention qui se sait tre attentive elles plutt qu autre chose ? Et quelles autres choses ngligeons-nous quand nous lisons certains objets dattention ? Cest a, la question essentielle quon se pose rarement, parce que par dfinition on parle de ce quoi on a t rendu attentifs, et pas de ce quoi on ne sest pas sensibilis (et dont par consquent on ignore lexistence ou limportance). Lectio, en latin, racine tymologique de slectionner comme de lecteur ou de collectionner, cest la cueillette, la lecture, le choix. S-lectionner , cest sparer pour lire certaines choses, et forcment en ngliger dautres. Car la racine de ngliger, neglegere, au contraire, cest ne pas lire, ne pas slectionner, ne pas prendre en compte. Lattention, cest un arbitrage constant entre ce que je slectionne comme important, comme pertinent, et ce que je nglige, comme n